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7ème nouvelle : Blizzard – partie 9 #ProjetBradbury

Précédemment dans Blizzard :

  1. partie 1
  2. partie 2
  3. partie 3
  4. partie 4
  5. partie 5
  6. partie 6
  7. partie 7
  8. partie 8

Tu t’étais perdu(e)

« Je crois que tu t’es perdue… »

Cette petite remarque murmurée au coin du feu fit sursauter Jane.

D’abord, elle crut avoir rêvé. Elle commençait d’ailleurs à s’assoupir sur le premier tome de Fifty Shades of Grey et envisageait sérieusement de se soustraire à l’abrutissement que ce roman lui inspirait en imitant sa mère et ses enfants qui s’étaient déjà couchés.

Et puis, voilà que son père l’avait sortie de sa torpeur.

« Je crois que tu t’es perdue… »

Et il l’avait dit en français qui plus est, alors qu’il n’avait plus prononcé un seul mot dans la langue de Molière depuis des années.

La perte de son bilinguisme avait été d’ailleurs l’un des premiers signes de la maladie. Au début, Jane s’était aperçue qu’il semblait éprouver des difficultés à suivre une conversation avec son mari. Ensuite, plus tard, elle se rendit compte qu’il ne pouvait plus formuler correctement ses phrases. Elle apprendra, par la suite, qu’il y avait eu bien d’autres manifestations, plus évidentes celles-là. Sa mère lui avait, en effet, confiée que son époux se perdait souvent en ville et qu’il souffrait de plus en plus de confusion. A cette époque, il avait encore assez d’amour propre pour supplier sa femme de ne rien révéler de ses déboires à leurs enfants.

Lorsqu’il était devenu évident que son père était atteint d’Alzheimer, il avait, en plus de la plupart des souvenirs, perdu totalement l’usage du français.

Il en était maintenant au stade où il ne savait plus si nous étions le matin ou le soir, où il prenait Jane pour une de ses tantes – Lucy, morte en février 1974, bien avant sa naissance — et où il marmottait des paroles hébétées pour quémander un sandwich au cheddar qu’il avait pourtant ingurgité une heure auparavant.

Aussi, l’entendre énoncer clairement une phrase en français fut pour Jane un réel choc.

Elle avait redressé la tête et s’était mis à observer son paternel avec attention et à la dérobé. Or, ce dernier la scrutait également et avec un regard si pénétrant qu’elle en tressaillit.

« Oui… Tu t’es perdue. » réitéra tranquillement son père tout en continuant à la sonder avec gravité et tristesse.

Il était assis depuis des heures sur ce vieux fauteuil club défoncé de leur location de campagne. Il en avait d’ailleurs très vite fait sa propriété. L’endroit était idéal, situé entre la cheminée et la télévision perpétuellement allumée.

Son père s’adressait-il vraiment à elle ou à un des fantômes de son passé — Lucy pour ne pas la nommer ?

« Daddy… C’est à moi que tu parles ? émit-elle, hésitante et tremblante.

— Bien sûr que c’est à toi que je parle, à qui d’autre ? s’irrita-t-il, avant de saisir ses lunettes posées sur son nez pour les nettoyer nerveusement avec la manche de sa chemise – un geste qu’elle connaissait par cœur et qu’il n’avait plus fait depuis des lustres du fait de son Alzheimer.

Elle resta figée de stupeur, la bouche entre-ouverte, tremblante. Le pavé Fifty Shades of Grey qu’elle tenait encore dans sa main chuta lourdement sur le tapis.

« Je ne comprends pas… balbutia-t-elle.

— C’est pourtant simple, ce que je te dis. Quand je pose le regard sur toi, je vois qui ? Je vois la femme de Jérôme, je vois la mère de Victor et Lily, je vois la salariée robotisée, mais toi, je ne te vois plus… Tu t’es oubliée. Tu t’es perdue. Tu es devenue quasi-transparente. » termina-t-il, lapidaire.

Jane ne sut quoi répondre. Peut-être s’était-elle assoupie sur son Fifty Shades of Grey en fin de compte et qu’elle était en train de rêver que son père, non seulement avait retrouvé pleinement ses esprits, mais, qu’en plus, il lui crachait des reproches.

Mais elle n’eut pas le loisir de se pincer l’avant-bras pour vérifier cette hypothèse que déjà son paternel enchaîna derechef.

« Donc, voilà, je suis en train de te dire que tu ne fais rien de ta vie, et tu ne réagis pas plus que ça ! Non vraiment je suis déçu, mais déçu… Jane, bon sang, je t’ai élevée pour être libre, confiante, radieuse, pour que tu puisses être épanouie personnellement, professionnellement, mais là, telle que je te vois, je ne vois qu’une ombre. Où est donc passée ma petite fille si pleine de fougue ? Où est passée la jeune femme pleine d’ambition ?
— Elle s’est pris la vie en pleine gueule ! » railla Jane, amère, avant de s’effondrer.

En pleine crise de larmes incontrôlables, elle sentit la main de son père lui effleurer les épaules. Elle leva la tête et vint se blottir contre lui.

Reprenant ses esprits, elle se redressa et s’adressa à son père.

« Mais toi aussi, papa, tu t’étais perdu … Où étais-tu passé? Toi, aussi, tu n’étais plus qu’une ombre. Est-ce que je rêve ? Est-ce que ta saleté d’Alzheimer est partie, ou n’est-ce qu’un petit répit ?»

Elle n’obtint, comme seule réponse, qu’un petit hochement de tête de ce dernier qui révélait toute sa perplexité. Lui-même était manifestement ébahi de ce qui lui arrivait. Jane avait très envie de réveiller la maisonnée entière pour rendre compte du miracle mais son père l’en dissuada.

« Laisse-les dormir, fit-il avant d’enchaîner. Nous avons à discuter, toi et moi. Nous avons beaucoup à rattraper. »

Ils passèrent la nuit à parler. Elle raconta sa triste vie. Comment Jérôme se faisait de plus en plus absent : le travail et le quotidien qui use. Comment elle se sentait déconsidérée dans un emploi qui était devenu alimentaire. Comment elle en était réduite à tout gérer à domicile : les courses, les enfants, les factures. Comment elle s’était un peu trop rapprochée du voisin du 6ème étage et même ce baiser échangé lors de la survenue de la crue de la Seine et des rats qui avaient débarqué, et la culpabilité qui allait avec.

Elle ne sut pas comment elle avait fini par s’endormir sur le canapé, lorsqu’elle se réveilla, il faisait jour. Son père n’était plus là. La maison était étrangement silencieuse. En frissonnant, elle se dirigea vers la cuisine afin de se préparer un thé. La fenêtre donnait sur le lac. Elle vit sa fille Lily de dos debout sur le ponton. Ce fut le hurlement de cette dernière qui lui fit réaliser que la petite barque n’était plus attachée au ponton.

Jane sortit en trombe de la maison.

La petite barque gitait beaucoup sur la surface plane du lac. Elle était vide.

Victor… Non…

« On dirait qu’on serait des pirates, maman. »

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Blizzard – Partie 8 #ProjetBradbury

Précédemment dans Blizzard :

Mais où sont passés les rames ? – deuxième

Jean-Charles reconnaissait volontiers qu’il haïssait ses contemporains. Il l’avait toujours fait. Cette propension à la misanthropie s’était depuis considérablement aggravée, le séjour en Mongolie en étant le catalyseur.

Autant avant ce voyage, il réussissait à faire illusion. Autant, depuis son retour, ça lui était totalement impossible.

La vie pour lui n’avait plus de sens. Tout, désormais, lui paraissait grotesque au point qu’il éprouvait de plus en plus d’indifférence envers le sort de ses semblables humains du genre homo sapiens. Quand il s’en était inquiété au point de s’en confier à Michel. Ce dernier lui avait affirmé que c’était parce qu’il se faisait vieux.

« Faut croire que tu deviens un vieux con. » c’était même ce qu’il lui avait précisément dit.

Or, Jean-Charles n’adhérait pas du tout à cette explication un peu trop simpliste. Le meilleur argument étant qu’il avait depuis toujours éprouvé du mépris et de la colère envers l’humanité.

L’explication était ailleurs et il n’y avait pas besoin d’aller chercher bien loin.

Son séjour en Mongolie l’avait effectivement transformé.

Seulement, il avait, selon toute vraisemblance, rejoint le côté obscure de la Force

Il en était revenu plus seul et amer que jamais. Une rage lourde le tenaillait, mais surtout, une culpabilité qui n’avait rien à envier au pire des despotes que la Terre eut porté car il était à l’origine de la fin de tout un peuple. D’une autre espèce même.

En vouloir, en effet, à la planète entière était jusqu’ici plus commode plutôt que d’assumer son entière responsabilité. Une responsabilité qu’il aurait volontiers partagé avec José Perez, même si ce dernier préférait se draper dans un simulacre de remords à chaque fois qu’il apparaissait à la télévision dans une émission grand public.

Et maintenant que Jean-Charles se trouvait comme un con sur le pont de son bateau à la dérive, il ne pouvait plus se mentir à lui-même. Tout était clair et limpide comme l’eau de la Méditerranée qu’il affectionnait tant.

Coupable ! Tu es coupable.

L’ex-paléontologue éprouva même une sorte de soulagement à cette situation désespérée.

Mourir seul, en pleine mer, loin du tumulte grouillant, ce n’était pas si mal en fin de compte.

Le monstrueux et non moins étrange cumulo-nimbus noir qui s’avançait lentement dans le ciel semblait même lui donnait raison. Il ne croyait pas en Dieu mais ça ressemblait foutrement à une sorte de punition divine, non ?

Oui, j’ai bien mérité de mourir.

Sauf que… Voilà, Jean-Charles n’était pas seul.

Il s’était permis de fantasmer une fin tragique digne d’un vieux loup de mer solitaire ou plutôt digne d’un vieux con, mais même ça, il allait devoir s’y assoir dessus.

Tout ça à cause de ce pauvre type qui s’agitait bêtement sur son pont.

Savais bien que ma gentillesse me perdrait…

Qu’est-ce qu’il lui avait pris d’avoir embarqué ce parisien, lui, le Grand Misanthrope devant l’Eternel ?

En y repensant, il trouva même anormal qu’il eut émis une telle invitation. Jamais auparavant, il n’avait autorisé de passager sur son bateau.

De même que jamais il n’avait connu d’avarie aussi grave en mer.

Tout était une première et cela le dérouta complètement.

Et voilà que le parigot commençait à avoir des haut-le-cœur.

Non. Pas ça. Ne dégueule pas sur mon pont !

Finalement, le bonhomme trouva le réflexe d’éjecter l’intégralité de son petit déjeuner au-dessus du bastingage. Jean-Charles lui en fut reconnaissant. Brièvement. Une occasion unique de mourir loin du monde honni était gâchée par la seule présence de cet imbécile !

Plouf !

C’était quoi ce qui est tombé dans l’eau avec ce qui reste des tartines beurrées à la confiture d’abricot faite maison par Marion ?

Ah oui… Le con… Il vient de perdre son mobile qui était dans sa pochette.

Le malheureux quarantenaire ne s’en était visiblement pas encore aperçu. Il se redressa, livide, et s’assit lourdement sur la banquette arrière.

« Bon, je vais appeler Michel. » lança Jean-Charles tout en sachant pertinemment qu’il avait négligé de charger son mobile dont le niveau de batterie s’affichait dangereusement au rouge.

Il ouvrit l’appareil, chercha dans ses contacts et sélectionna son ami. Le réseau n’était pas au top, aussi, l’orienta-t-il pour avoir une chance d’entrer en contact.

La sonnerie retentit avant de passer à la messagerie vocale. Michel, comme à son habitude, avait dû laisser en plan son mobile ou le mettre en silencieux.

Jean-Charles pesta silencieusement et opta pour Marion. Il la sélectionna, appuya sur la touche d’appel, mais l’écran du mobile s’éteignit.

« NON ! glapit le chercheur, ivre de rage.

— Vous voulez le mien ? balbutia le parisien.
— Vous l’avez perdu. Il est tombé dans la flotte pendant que vous étiez en train de vomir.
— Quoi ? s’alarma son hôte, paniqué, qui se mit à tâter la poche avant de sa veste avant de constater que le chercheur disait vrai. Oh merde ! On va faire quoi ?
— Je vais chercher les rames de secours. On va s’en servir pour s’abriter à côté de l’Île Verte avant que le temps ne se gâte. »

L’île en question n’était qu’à quelques encablures de la Ciotat, mais il était inutile d’espérer rejoindre le port à la rame, sachant qu’il serait déjà ardu de gagner une crique à temps pour se mettre à l’abri du monstre qui allait s’abattre sur eux.
Il lui semblait d’ailleurs déjà sentir quelques gouttes glacées tombant du ciel.

L’ex-paléontologue ouvrit le panneau central du pont afin d’y extraire les rames mais ne trouva que son vieux matériel de pêche.

Merde, c’est vrai.

Il lui revint en mémoire qu’il avait, en effet, fait la connerie de les enlever parce qu’il manquait de place justement. Une erreur dont il allait s’en mordre les doigts.

« Alors ? fit le passager d’infortune du chercheur.
— Alors, elles n’y sont plus. Voilà ! s’irrita Jean-Charles.
— Quoi ? Mais qu’est-ce qu’on va faire ?

Le chercheur n’écoutait déjà plus les jérémiades du parisien. Quelque chose l’intriguait. Les gouttes qu’il sentait sur son pif étaient étrangement aussi légères que du coton. Il jeta un œil au ciel. Un quart d’heure avant, il était bleu. Là, il était noir. Et ce qui tombait n’était rien d’autre que des flocons de neige.

De la neige… Alors que la prévision météo ne parlait que d’anticyclone.

Les pensées de l’ex-paléontologue furent alors parasitées par le monologue irrité de son hôte.

« Mais vous êtes un inconscient ! s’insurgea le type avant de reprendre, ivre de rage. Vous m’avez embarqué sur votre rafiot défectueux et sans rames de secours !

S’en fut trop pour Jean-Charles. Il voulait bien reconnaître qu’il n’aurait jamais dû se séparer de ces foutus rames, mais l’hystérie dont faisait preuve le bonhomme, non seulement, l’agaçait, mais l’empêchait de réfléchir posément à la meilleure façon de régler leur situation critique.

« Inutile de jacasser bêtement, nous devons trouver une solution.
— Mais je vous emmerde, Monsieur !
— Tu vas la fermer ta gueule ! » fit le chercheur avant de lui balancer une droite pour le faire taire.

Il obtint effectivement le silence. Il n’avait juste pas prévu que sa droite serait si forte qu’elle déséquilibrerait autant le quarantenaire. Le dos de ce dernier percuta lourdement le bastingage. A ce moment précis, la houle prit de la force et le pont gita brutalement vers bâbord.

Ce fut suffisant pour que le parisien passe par-dessus bord.

To be continueed…

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Blizzard – Partie 7 #ProjetBradbury

Où sont passés les rames ? – première

Cela faisait maintenant plusieurs jours que Jane avait quitté son domicile parisien avec ses deux enfants.
Pour les fêtes de fin d’année, elle avait décidé de traverser la Manche pour rejoindre son père et sa mère, puis avait embarqué tout son petit monde vers une location de dernière minute plus confortable que l’étroit appartement où ses parents logeaient et dont le délabrement était à l’image de la mémoire paternel en plein délitement.

Jane avait opté pour une charmante maison de campagne dont le ponton de bois surplombait un petit lac. Une barque y était attachée et invitait à l’évasion.
Son père, pourtant atteint d’un degré certain d’Alzheimer, ne semblait pas perturbé par ce brusque changement de lieu de vie. Il lui semblait même que, depuis qu’elle était arrivée à Bristol, il avait recouvré un semblant de lui-même, ce qui accru encore davantage sa culpabilité quant au fait qu’elle avait négligé sa propre famille, notamment pour la fête de Noël, afin de se soumettre aux obligatoires invitations de sa belle-famille.

Quant à son fils Victor, il avait déjà échafaudé des plans rocambolesques à partir des photos de la location en apercevant cette petite barque si frêle attachée au ponton.
« On dirait qu’on serait des pirates, maman. » avait-il dit.

Jane avait bien aimé le fait que toute la famille anglaise se réunisse dans ce petit coin douillet.
Après toutes les péripéties d’octobre qu’elle avait affronté avec ses deux enfants, et la santé précaire de son père, il lui était crucial de se ressourcer auprès des siens dans un lieu qui respirait la sérénité.

Comme toujours, Jérôme, son mari, était absent, mais cette fois-ci, le statut de parent permanent de Jane était volontaire.
Elle lui en voulait encore.
Bien que Jane ait l’habitude de gérer toute seule le quotidien parfois trop lourd d’une mère de famille un peu trop délaissée, son époux avait eu le mauvais goût de ne pas avoir été là quand les événements s’étaient déchainés. Et cette fois-là fut de trop.

Pleine d’aigreur, elle avait donc décliné gentiment mais fermement l’invitation de sa belle-mère au réveillon de Noël, puis échafaudé cette escapade outre-Manche et, enfin, écarté Jérôme de son projet ce qui se révéla facile puisque ce dernier ne pouvait concevoir l’idée de ne pas descendre dans sa Gascogne natale pour les fêtes de fin d’année. D’ailleurs, même l’amour qu’il portait à ses deux enfants n’était pas suffisant pour subir un réveillon tout ce qui a de plus british.
Jane supposa que c’était parce que sa coupe était pleine qu’elle n’arrivait même plus à communiquer avec son époux au point de le mettre devant le fait accompli en prenant ce matin-là le taxi direction Orly.

Et c’est là, que l’autre culpabilité, plus triviale celle-ci, la submergea subitement. Celle de l’adultère. Elle avait embrassé ce Thomas – le voisin du 6ème étage. Si, elle n’avait pas mis le holà, qui sait ce qu’ils auraient pu faire dans sa petite cuisine cette nuit-là ? Elle se pinça discrètement les lèvres pour chasser le souvenir de ses lèvres sur les siennes. Et surtout, pour calmer la subite accélération de son cœur.
Oui, elle le désirait encore. Malgré tous ses efforts pour que ça cesse.

« Maman, on fait du bateau ? » lança Victor qui lui prit doucement la main.
Jane et ses deux enfants étaient sur le ponton de bois. Elle jeta enfin un œil plus attentif à la barque.

Il n’y avait pas de rame.

Un certain vertige la saisit alors. Une sorte de pressentiment qu’elle ne pouvait qualifier de mauvais ou bon.

Et si cette fuite outre-Manche n’était que vaine ? Peut-être valait-il mieux essayer de recoller les morceaux avec son époux ? Ou alors, tout quitter…

Que faire ? Partir ou rester ou revenir ?

Soudain, elle n’avait plus de réponse.

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Blizzard – 7ème nouvelle du projet Bradbury – partie 5

Quand le moteur cale – Première

C’était exactement comme Thomas l’imaginait : le soleil, le ciel bleu, la mer tout aussi bleue et le vent.

Glacial le vent, quand même…

Après tout ce qu’on lui avait vanté du climat méditerranéen, il s’attendait à un peu plus de douceur que chez lui, dans la capitale. Même Michel, le propriétaire du gîte, en vrai gars du pays, semblait surpris de ce froid.

Les ours… C’est vrai. se remémora le cadre parisien.

Ces derniers avaient effectivement prédit qu’il ferait particulièrement frisquet cette année.

Thomas trouvait, malgré tout, agréable d’affronter les bourrasques glacées du mistral le temps de se rendre à pied de la petite dépendance où il dormait vers la résidence principale pour profiter d’un succulent petit-déjeuner préparé, avec amour, par Marion la truculente compagne de Michel. Le changement d’air, même frais et venteux, lui était profitable. Il se sentait déjà mieux et plus vivant depuis qu’il avait quitté sa banlieue alto-séquanaise.

Tout en lui apportant son expresso serré, Marion l’informa que son homme avait dû partir pour Marseille de bonne heure ce matin. Il était allé récupérer un de leurs amis, hospitalisé en urgence depuis la veille.

« Une colite néphrétique… ça doit faire mal, ça ! Paraît que c’est plus douloureux qu’un accouchement. Sauf que vous voyez, j’ai jamais accouché, moi. Alors, je ne peux pas comparer. expliqua-t-elle, avant d’éclater d’un rire si communicatif que Thomas, de nature taciturne, s’en amusa également.

— Je n’ai jamais accouché non plus, ni même été victime de colite néphrétique… fit ce dernier.

— C’est pas le genre d’expérience qu’on a envie de vivre, on est bien d’accord ! Ces douleurs je les laisse aux autres, vous voyez ?» lança la bonne femme avant d’être gagnée à nouveau par l’hilarité.

Thomas avait prévu de passer la journée à Bandol, aussi prit-il rapidement congé.

Cela faisait maintenant deux jours qu’il était descendu dans le sud et, pourtant, même s’il se sentait ragaillardi, Jane le hantait encore. Il s’était réveillé en sursaut ce matin-là, la trique en l’air, à moitié surpris et à moitié honteux. Tout était confus et la seule chose dont il était certain, c’est qu’ils avaient manifestement dépassés le stade du baiser de sa petite cuisine, blottis l’un contre l’autre, entre le frigidaire et l’évier.

Alors, qu’il lança le starter de la Fiat Punto de location et qu’il passa la première, des bribes de son rêve lui revinrent enfin en mémoire.

Jane… Oui… Elle lui suçait la bite…

De nouveau le sexe en érection, Thomas se racla la gorge et tenta vainement de reprendre contrôle, mais il cala, à peine sorti de la propriété. Comme Marion se tenait dans le jardin à ce moment-là, elle avait assisté à la scène.

« Ah, ce froid ! C’est quelque chose quand même ! lui cria-t-elle pour couvrir les bourrasques du mistral. On en arrive à caler maintenant…

— Je crois que j’aurais dû attendre avant de démarrer. » admit, penaud, le parisien.

Par contre, je n’ai aucun souci de refroidissement pour ma libido. Il va même me falloir une douche glacée… pensa-t-il, gêné.

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Blizzard – 7ème nouvelle du projet Bradbury – Partie 4

Poignardé par un calcul

Jean-Charles observait les gouttes qui tombaient lentement depuis la poche de sa perfusion vers le tube relié à son avant-bras. Le travail avait duré toute la nuit et la délivrance survint pour l’aurore : le paléontologue avait pissé les derniers fragments de son calcul rénal dans la cuvette des toilettes de sa chambre d’hôpital, juste à temps pour le petit déjeuner.

« Une colite néphrétique c’est aussi douloureux qu’un accouchement. » lui avait glissé, compatissant, l’interne qui l’avait pris en charge.

En cela, Jean-Charles — bien qu’il n’eut jamais accouché de sa vie — n’en douta point. L’intensité de la souffrance était, en effet, pour lui totalement inédite et, en plus, il n’avait même pas pu bénéficier de la péridurale. Après son admission aux urgences de la Timone à Marseille, puis la désintégration à l’aide des ultrasons de l’énorme calcul du rein gauche, il fut placé dans une chambre. Il y passa le reste de la nuit à subir les spasmes de ses reins, et, à chaque passage aux toilettes, mettait bas ce qui lui semblait être des petits cailloux aussi saillants et coupants que des bris de verre. Le personnel médical avait quand même consenti à lui perfuser des puissants anti-douleurs, bien que ces derniers eurent une efficacité que le chercheur jugea très limitée.

Maintenant, les muscles froissés et toujours sous l’effet des drogues, il se sentait enfin glisser vers un repos salvateur.

Lorsqu’il en émergea, plusieurs heures plus tard, il aperçut le nez de patate écrasé de son pote Michel lui faisant face.

« T’as une sale gueule. lui glissa la voix rauque de ce dernier.
— ça n’équivaudra jamais la tienne. répliqua, d’une petite voix pâteuse, Jean-Charles, mais le meilleur ami du chercheur ne releva même pas sa pique.
— Le toubib a dit que tu t’en remettrais. Ce que je ne doute pas. Mais il a dit aussi que t’avais besoin de repos. J’ai toujours pensé que c’était une mauvaise idée d’interrompre ta retraite. Bref, tout est arrangé. Tu pars avec moi à Saint-Cyr dès ce soir. Manon est déjà en train d’aérer ta baraque. »

Jean-Charles n’avait pas mis les pieds dans sa petite maison de Saint-Cyr-sur-Mer depuis l’été dernier.
Il y avait fait un bref passage pour se réapproprier un peu de sa vie d’avant, celle de retraité.

Une photo apparue sur l’écran de son mobile avait brutalement interrompue cette dernière. Cela remontait maintenant à plus de deux ans…
Depuis ce jour où il avait accepté de partir en Mongolie.
Depuis qu’il avait fait la découverte de sa carrière. De sa vie même.

Jean-Charles avait ensuite accepté l’offre de l’Institut d’Étude du Neandertal où, désormais, il découpait, mesurait, pesait, et répertoriait les muscles, les organes, les tendons, les os et tous les autres tissus composant un corps humain de type néandertalien dont les anciens propriétaires – objets de la découverte de sa carrière – avaient eu l’extrême bonté de lui léguer après leur trépas. Et même Gérard, son ami, son merveilleux Cyrano, jouant si bien de son harmonica et qui, jusqu’ici, ayant eu l’audace de rester vivant et caché pour se soustraire à l’ignoble dissection, avait fini par lui confier sa dépouille exsangue.

Poignardé derrière un bar mal famé, le rein gauche horriblement meurtri.

Tout comme celui de Jean-Charles. Poignardé par un calcul.

C’était trop gros pour être une coïncidence. Ce calcul était-il le fruit d’un punition divine ? Ou l’expression symptomatique de sa culpabilité mal assumée ?

Pour l’instant, le paléontologue ne détenait pas la réponse, mais il lui sembla qu’il était effectivement crucial de quitter Marseille pour St-Cyr-sur-Mer.

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« Le déferlement » – 6ème nouvelle – Partie 4

Précédemment : Partie 1, Partie 2 et Partie 3

Vendredi 30 octobre

Jane avait décidé que cette soirée d’Halloween devait être parfaite. D’abord, parce qu’il n’y avait rien de mieux que de voir les yeux de ses gosses briller d’excitation. Ensuite, parce que la vie était rarement une fête, surtout en ce moment. Enfin, parce que ce samedi d’Halloween était également son anniversaire. Durant la nuit, elle avait mentalement élaboré son menu. Il y aurait des mini-pizzas en forme de momie (deux rondelles d’olives noires, de la mozzarella et le tour était joué), des muffins au potiron, des bonbons, et surtout, l’excellente tarte au lemun curd de sa maman qui constituait sa madeleine de Proust. Elle rajouterait à cette tarte une décoration en toile d’araignée effectuée avec des filaments de chocolat fondu. Son coeur se serra en repensant à ses nombreux goûters d’enfance où figurait cette fameuse tarte. Il lui sembla soudain urgent de composer le numéro pour Bristol.

À la sonorité des exclamations et des « Oh ! Darling ! » poussés par sa mère, Jane sut instantanément qu’elle aurait dû appeler plus souvent et que son père était dans un de ses mauvais jours, ce qui accrut sa culpabilité. En quelques mots, elle lui expliqua que Jérôme était en colloque (encore), qu’il faisait un temps de chien sur Paris, s’enquit du climat à Bristol (il pleuvait aussi), informa que les enfants étaient en vacances scolaires, fit mine de s’intéresser à Aunt Lisbeth et à sa cousine Betsy et lui exposa ses projets culinaires pour la soirée d’Halloween. Sa mère comprit très vite qu’il lui faudrait divulguer sa recette et commençait déjà à lui lister les premiers ingrédients quand Jane l’interrompit pour s’informer de l’état de son père. « Oh, tu sais… » commença d’une voix chevrotante sa mère. Elle s’était tu, ensuite, durant de trop longues secondes. Il n’y avait pas besoin d’en dire davantage. Jane écrasa une larme. Sa mère devait sûrement faire pareil à l’autre bout du fil.

« Mais, darling… Tu voulais ma recette de la tarte au lemon curd » lui lança-t-elle sur le ton le plus léger possible comme pour effacer d’un tour de magie l’effroyable naufrage qui s’abattait sur son domicile. Naufrage qui s’appelait Alzheimer et qui détruisait le brillant esprit de son époux à petit feu. Inexorablement. Tandis que sa mère exposait sa science culinaire, Jane prenait des notes. La petite Lily avait alors surgit près de sa maman. Elle avait terminé sa sieste. A l’évocation du chocolat qui devait parer le dessus de la tarte, la petite en quémanda bruyamment. Jane l’enjoignit d’aller d’abord vider sa vessie dans le pot, situé juste à côté de la cuvette, comme après chaque sieste. Pressée de déguster du chocolat, la gamine se précipita vers les toilettes.

De nouveau tranquille, elle demanda ensuite à sa mère d’autres précisions quant à l’élaboration du lemon curd. Il fallait s’assurer que le lemon soit bien figé avec une cuillère à café. C’était le secret. « Tu viendras avec les enfants à Noël ? » s’enquit ensuite sa mère. Au lieu de lui répondre qu’ils avaient déjà prévus de descendre chez sa belle-famille en Gascogne, Jane s’entendit lui répondre qu’elle allait y penser sérieusement. Elle raccrocha ensuite. À la vérité, elle désirait, cette fois-ci, plus que jamais passer les fêtes à Bristol. Sûrement les dernières fêtes où il resterait un peu de son père. Il y aurait de nombreuses autres occasions de manger du foie gras. Elle ne pouvait pas certifier avec autant de facilité qu’elle aurait d’autres occasions pour avoir des échanges cohérents avec son paternel. Jane était en train de se dire que finalement sa belle-famille s’imposait toujours durant les fêtes de fin d’année alors que finalement la seule chose qui les intéressait vraiment c’était de s’accaparer leurs petits-enfants quand elle entendit à nouveau les petits pétons de Lily accourir.

« Ça y est ? Déjà ? s’étonna-t-elle.
— Y a doudou, maman… émit la petite fille avec une moue boudeuse.
— Comment ça, il y a ton doudou… Tu n’as pas besoin de lui pour faire pipi voyons ! s’agaça Jane.
— Mais y a doudou ! hulula Lily, la lippe tremblante.
— Mais quoi doudou ? Tu m’énerves à la fin… »

Jane s’interrompit devant les pleurs de sa petite fille et compris enfin que son adorable cadette avait encore dû faire subir un bain forcé à sa peluche-souris dans la cuvette des toilettes.
« Bon, ça va, j’ai compris, tu l’as encore mis dedans. » fit-elle en prenant la main de sa fille qui continuait à pleurer à chaudes larmes.

Sur le trajet vers les cabinets, elle morigénait encore la petite Lily sur un ton le plus calme et posé possible concernant sa propension à jeter son doudou dans la cuvette, puis elle ouvrit la porte… Et lâcha un hurlement strident.
Elle arracha sa fille de la petite pièce et courut vers le séjour avec des hoquets d’horreur.
Dans la cuvette des toilettes se trouvait un rat manifestement noyé.

La panique engendrée par cette vision abominable, la rendit complètement irrationnelle. Elle avait arraché son fils de sa chambre, s’était barricadée dans le séjour avec ses deux enfants qui hurlaient désormais de terreur puis composa d’une main tremblante le numéro des pompiers. Elle aurait voulu avoir la voix moins saccadée et moins hystérique, mais elle en était incapable. Les cris stridents de Lily rendaient la conversation téléphonique encore moins aisée. Malgré tout, l’irruption des pompiers dans son domicile fut rapide. Durant l’intervention de ces derniers, elle passa un coup de fil tout aussi hystérique au syndicat de copropriété. Elle exigeait une dératisation immédiate de l’immeuble. Elle leur signifia qu’elle se foutait bien que ça soit les vacances scolaires. Elle menaça de suspendre tout virement de loyer s’ils n’obtempéraient pas de suite. Le camion des pompiers avait fait surgir les voisins à son domicile dont Valérie, la voisine d’en face. Cette dernière tentait vainement de calmer Jane qui s’en voulait d’avoir perdu son flegme britannique devant les enfants, toujours autant terrorisés. Lily hoquetait encore. Victor s’était réfugié dans un mutisme inquiétant.

Les pompiers lui apprirent qu’elle était loin d’être la seule à voir surgir un rat dans son appartement. Pour eux, il était manifeste que les logements des rez-de-chaussées du quartier allaient être victimes de ce genre d’avaries dans les prochains jours. Jane eut alors furieusement envie de fuir son domicile et se réfugier à l’hôtel. Qu’importe ce que ça coûterait. Et c’est pendant qu’elle tentait vainement de dégotter une chambre et tandis que les pompiers emportaient le corps du rongeur hors de chez elle, que Thomas, le voisin du 6ème surgit. Pour la première fois, elle entendit sa voix. Il lui assura qu’il appuierait sa demande de dératisation urgente auprès du syndic et lui manifesta sa compassion. Enfin, il lui glissa que si elle avait le moindre souci, qu’elle n’hésite pas à le contacter, et se faisant, il lui donna son numéro de mobile et le numéro de son appartement. En la quittant, sur le seuil de sa porte, il lui réitéra sa proposition : surtout ne pas hésiter à le contacter en cas de problème. « Quoi que ce soit. Quelle que soit l’heure. Vraiment. » avait-il émit avec un regard appuyé qui la saisit.

Le calme revenu, elle avait passé un coup de fil à Jérôme. Ce dernier s’était irrité car « ce n’était pas l’heure ». Après lui avoir brièvement expliqué la situation sur un ton dangereusement glacial, elle lui raccrocha au nez. Elle ne trouva aucune chambre d’hôtel disponible dans des tarifs raisonnables et même au-delà du raisonnable jusqu’à un certain point. Hormis les chambres luxueuses, tout était complet. Il fallait se résoudre à passer la nuit ici. Toujours traumatisés, les enfants étaient agités. Victor avait même refusé d’aller aux toilettes. Jane avait dû fermer à double tour la porte de ces derniers et le petit garçon ne consentit à se soulager que dans le pot de sa cadette. Jérôme avait appelé, mais elle n’avait pas décroché. De guerre lasse, il avait fini par lui envoyer deux textos. Le premier disait qu’il était désolé de lui avoir signifié que l’appel tombait mal. Le second lui disait qu’il comprendrait si elle souhaitait prendre une chambre d’hôtel. Ce dernier SMS l’avait mise en rage. Elle n’avait vraiment pas besoin de son autorisation pour prendre une chambre d’hôtel qu’elle n’avait d’ailleurs même pas réussi à obtenir. « De toute façon, tu t’en fous, tu préfères t’envoyer en l’air avec ta pute ! » siffla-t-elle en effaçant rageusement le message.
« PUTE ! PUTE ! PUTE ! » scanda Lily en sautillant sur le matelas de son petit lit.
Cette fois-ci, au lieu d’en rougir, Jane préféra en rire.

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« Le déferlement » – 6ème nouvelle du projet Bradbury – Partie 2

Précédemment dans la Déferlement : Partie 1.

Mercredi 28 octobre

Jane n’était pas peu fière. Elle avait réussi à organiser cette troisième journée de vacances forcées hors du domicile et de leur quartier résidentiel. Ses deux enfants semblaient avoir adoré leur matinée exposition — évidemment bien trop fréquentée à son goût —, suivie de l’inévitable MacDo et, enfin, s’étaient bruyamment enthousiasmés pour une boutique de déguisements proposant notamment tout l’attirail du parfait zombie. Jane y dégotta également quelques éléments de décoration spéciale Halloween. « C’était trop bien maman ! » lui avait alors glissé Victor après avoir pressé sa main dans le RER de retour pour le domicile. Elle lui avait souri et s’était mise à contempler le paysage urbain plombé par ce ciel gris et cette pluie incessante. Même cette dernière n’entamerait pas son moral aujourd’hui. Aujourd’hui, ils avaient vécu une très belle journée, riche en découvertes, en rires et en complicité. Et c’était suffisamment rare pour être chéri et gravé dans sa mémoire, du moins, jusqu’à ce qu’Alzheimer n’en fasse pas des siennes comme pour son père. Par la vitre du RER, elle observait l’avancée des travaux du nouveau projet immobilier aussi monstrueusement haut qu’il était hors de prix. Elle était sidérée de voir à quel point les fondations étaient profondes. Jane estimait qu’on avait bien creusé l’équivalent de quatre ou cinq étages et, avec la pluie, le fond s’était tellement rempli qu’on aurait pu en faire une piscine municipale. Son regard remonta le long d’une des pentes de glaise où étaient enchâssés des piliers de béton lorsqu’il lui sembla que ça bougeait, ou plus exactement, ça grouillait. Le RER avait commencé à ralentir puisqu’il était sur le point d’arriver à leur station, et c’est là qu’elle saisit avec précision l’origine de ce grouillement. Des rats. Encore. Beaucoup de rats mais impossible à dénombrer puisque à peine avait-elle pris conscience de leur dérangeante présence que le RER prenait un virage serré la substituant à cette vision d’horreur. Jane éprouva un malaise certain : cela faisait beaucoup trop de rats en quelques jours. Ses réflexions faillirent lui faire rater sa sortie, si bien qu’elle avait dû brusquer ses enfants lors de la descente du train. En arrivant dans l’appartement, elle sentit son mobile vibrer dans son sac à main. C’était Jérôme qui effectuait son appel quotidien. Une des tâches qu’il s’obligeait à faire à heure fixe lorsqu’il était en déplacement, et effectivement, c’était l’heure. Jane lui raconta alors la journée avec les enfants puis devant l’absence d’intérêt manifeste de son mari, elle eut l’idée subite de lui évoquer les rats. Ceux de l’aire de jeux. Celui au corps dilaté par l’eau de la Seine de façon si obscène et enfin ceux des travaux.

« Tu ne trouves pas ça étrange tous ces rats ? » avait-elle émit inquiète.

— Bah, des rats, il y en a toujours eu ! En plus, vers chez nous, c’est paraît-il exactement là où se trouvaient les anciens moulins. Rajoutes à ça, la carrière qui n’est pas loin, et tu as l’endroit idéal pour ces bestioles. »

Jane aurait aimé que son époux lui épargne ses connaissances historiques concernant leur commune et se préoccupe davantage de cette recrudescence inhabituelle de rongeurs. Alors qu’elle en était à ce regret, Jérôme lui assena le coup de grâce. « Bon, ce n’est pas tout ça, mais je vais devoir y retourner. Nous avons un succulent buffet ce soir et les collaborateurs lyonnais sont super sympas. »

Oui. Vraiment, Jane se demanda à nouveau ce qui avait bien pu déraper dans sa vie, pour en être réduite à faire chauffer au micro-onde des nuggets au poulet, pendant que son mari devait s’envoyer des verrines et des canapés, le tout arrosé de beaucoup trop de vin et de champagne.

Comme il n’y avait rien à la télévision, elle ne tarda pas à se coucher, et comme son roman ne suscitait pas autant d’intérêt que ne le laissait supposer la quatrième de couverture, elle éteignit sa lampe de chevet.

Elle ne trouva pourtant pas le sommeil et finit par se résoudre à jeter un œil à son radioréveil. Il était déjà plus de onze heures. Jane décida d’abréger son insomnie en se préparant une petite tisane. Dans la cuisine, elle fut cueillie par une désagréable odeur d’égouts. Tout en faisant bouillir son eau, elle jugea qu’il était temps, en effet, d’assainir les canalisations. Elle vida un bon verre de Destop dans le siphon de l’évier, et en fit de même dans ceux du lavabo, de la baignoire et même au fond de la cuvette des toilettes. En laissant agir le produit corrosif toute la nuit, elle était sûre que l’odeur disparaitrait. Assainir les canalisations… Encore une corvée que Jérôme n’effectuait jamais. Pendant ce temps, lui, sûrement avachi dans un fauteuil, devait arborer un visage bouffi et rougi par l’alcool. Et peut-être même que la bimbo lyonnaise à la jupe ultra courte devait être assise près de lui. Peut-être même qu’au même instant elle devait se tortiller et lui murmurait quelque chose à l’oreille.

Sa tisane aux tilleuls prit alors un goût amer et elle réprima un sanglot avant de lâcher un « Salope ! » retentissant.

«  Maman ? Pourquoi tu dis salope ? émit une petite voix flutée derrière elle. Son fils, Victor, se tenait juste à l’encadrement de la porte du séjour.

— Mais… Tu ne dors pas ? s’écria-t-elle, le visage soudain empourprée.

— Non. Je voulais faire pipi mais ça pue et il y a du violet dedans.

— Oui, je sais. C’est moi qui ai versé le produit. Je te promets que demain ça ne sentira plus mauvais.

— Mais je peux faire pipi quand même ? »

Pour permettre à son fils de soulager sa vessie, Jane quitta le canapé et alla tirer la chasse. Une fois que le petit garçon fit son affaire, elle reversa un peu de Destop puis referma la porte des toilettes.

«  Maman ? Maman ?

— Oui ?

— Salope, c’est un gros mot, hein ?

— Oui, c’est un gros mot. Il ne faut pas le dire.

— Mais, toi, tu l’as dit.

— Oui, je l’ai dit. Et ce n’est pas bien. Aller, dors maintenant. »

Après avoir embrassé son fils, Jane revint vers le séjour. En passant, devant la porte de la cuisine, il lui sembla que l’odeur d’égouts, loin de s’être atténuée, s’était intensifiée.

« Chit ! » siffla-t-elle, ulcérée. Il allait falloir envisager quelque chose de plus robuste que le Destop…