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« Le dernier » – chapitre IV – la troisième nouvelle du projet Bradbury

Précédemment dans « Le dernier » : Chapitre I, Chapitre II, Chapitre III


Un irrépressible vertige envahit Jean-Charles. Il se sentit chavirer à son tour et eut le bol de trouver un tabouret juste au bon endroit avant de s’échouer lourdement.

L’ADN avait parlé. Il était admis que tous les Homo sapiens de la planète avaient un génome identique à 99,9 % et, cela, même si l’on comparait l’ADN de deux individus vivant aux antipodes l’un de l’autre.

Cet ADN-là, présent dans les cheveux recueillis auprès de ces « nomades pâles », mais également celui qui fut isolé à partir du triceps de Khangaï — petit nom donné au corps que l’équipe avait mis à jour dans une grotte, ne partageaient avec l’Homo sapiens que 99,7 %.

Il y avait cet infime 0.2 % de différence supplémentaire, mais à l’échelle du génome, c’était un gouffre.

La feuille des résultats d’analyse passa de main en main au sein de l’équipe scientifique. Des cris de joie fusèrent. Des pleurs d’émotions également.

Homo sapiens n’avait jamais été seul depuis plus de 30 000 ans.
Il n’était pas celui qui avait survécu.
L’Homme du Néandertal avait toujours été là.

Caché, certes… Mais bien là.

Les guides mongols firent couler leur « airag » à flots. Tout le monde en but et s’en resservit. Les têtes commençaient à tourner.

Malgré l’ivresse, il fut instantanément évident pour tout le monde qu’il allait falloir faire venir de nouveaux spécialistes afin d’étudier ces néandertaliens : des médecins, des biologistes, des linguistes pour tenter de comprendre leur langue et des ethnologues pour étudier leurs comportements.

— Si c’était possible, il serait extrêmement judicieux de leur faire passer un scanner voire un IRM, lança, enthousiaste, Marc Fouret. Leur physiologie est sûrement différente de la nôtre.
— À voir comment on pourrait procéder à ce type d’analyse. Je ne suis même pas sûr qu’il y ait un appareil de ce type à Oulan-Bator. tempéra José Perez.
— L’IRM ? Vous oubliez tout de suite ! Il est hors de question de les faire venir à Oulan-Bator. s’écria Jean-Charles.
— On peut toujours les mitrailler de photos. Ils adorent ça. s’esclaffa un doctorant.
— Je propose dès aujourd’hui de faire un communiqué à l’ensemble de la communauté scientifique internationale. déclara José avant de lever son bol d’airag pour porter un nouveau toast.
— Ne pourrait-on pas attendre avant de faire un tel communiqué ? Vous imaginez l’impact que ça va avoir dans le monde entier ? Vous pensez réellement que nous allons pouvoir rester tranquilles pour étudier nos potes ? s’inquiéta Jean-Charles.
— Il a raison. admit Marc. Tant que cela reste secret, il nous sera possible de travailler sans interférence. Reste qu’il va falloir quand même de l’aide et donc dépêcher des spécialistes sans éventer notre découverte.
— Je m’occupe de trouver et de faire venir ces spécialistes. Nous ne leur révélerons la nature des nomades qu’une fois qu’ils auront débarqué ici. assura le directeur de fouille.
— Il va falloir faire vite. Je vous rappelle que ce sont des nomades. Ils ne vont pas camper ici pour l’éternité pour nous faire plaisir. objecta Jean-Charles.
— On va faire venir des pommes ! Ça va les faire rester. lança un technicien, hilare.

S’il y avait bien une chose que Jean-Charles ne pouvait pas enlever à José Perez — alias le Matador espagnol — c’était sa grande capacité à dénicher les bonnes personnes et à les impliquer dans quelque chose à laquelle ils n’auraient pas eux-mêmes mis le petit orteil.
Dans la semaine qui suivit, le site fut enrichi d’une petite dizaine de membres supplémentaires composés d’une unité de deux ethnologues et d’un linguiste et de deux médecins accompagnés eux-mêmes de deux infirmiers issus d’une ONG.

L’équipe d’ethnologie était française et l’équipe médicale anglophone.

À leur arrivée, José Perez les convoqua tous dans la yourte et leur délivra l’incroyable révélation. Bien entendu, cette dernière fut accueillie avec un grand scepticisme qui fut cependant rapidement balayé lors de la consultation des résultats génétiques.

On leur montra, ensuite, les squelettes puis Khangaï, toujours parfaitement conservé dans son congélateur.

Jean-Charles leur expliqua les caractéristiques anatomiques propres aux néandertaliens, mais même sans son discours, les médecins restèrent interloqués devant le corps.

Enfin, José et Marc leur firent visionner les clichés et les vidéos de la petite tribu.

Leur rencontre avec les nomades s’opéra et les nouveaux eurent du mal à rester de marbre devant les représentants vivants du légendaire Homme du Néandertal.

Il fut, au départ, assez délicat de faire admettre à Gérard et à sa bande de se faire ausculter.
Jean-Charles trouva la parade. Devant les membres du clan, il se fit écouter les poumons et le cœur avec un stéthoscope. On fit même écouter à Ratiche les battements cardiaques. Ce dernier marqua un vif intérêt pour cette nouveauté et s’empressa d’en informer ses comparses.
Se faire ausculter avec le stéthoscope devint, alors, très vite tendance parmi la petite communauté.

Puis, toujours avec l’aide des membres de l’expédition, ils acceptèrent de se laisser plus longuement inspectés.
Ils furent pesés, mesurés, on recueillit leur salive, on étudia leur larynx, leur nez, leurs oreilles et les mâles exhibèrent même leurs cicatrices.

En revanche, et pour des raisons évidentes, il était exclu d’approfondir l’auscultation auprès de la gente féminine, bien que la question sur leur fécondité fût entière.

Avaient-elles eu des enfants ? Si oui, qu’étaient-ils devenus ?

Jean-Charles eut un début de réponse en interrogeant Gérard et Œil Gris à ce sujet. Il leur avait montré des vidéos d’enfants et avec des gestes non-équivoques leur demanda où étaient ces derniers parmi leur tribu.

Les deux néandertaliens avaient échangé un regard lourd d’amertume puis Gérard désigna la grotte.

Les deux nomades plantèrent là le paléontologue.

L’explication était, on ne peut plus, claire : ils avaient tous succombé.

Cet incident mit tout le monde d’accord. Mieux valait ne pas remettre le sujet des enfants sur le tapis dans l’immédiat.

Comme l’avait imaginé, Jean-Charles, Gérard et Œil Gris étaient bien les plus jeunes membres de la tribu. Compte tenu de la vitalité de Gérard, tout indiquait qu’il avait bien été désigné comme Chef. L’assertion des ethnologues conforta le premier ressenti du paléontologue sur ce plan.

En revanche, le linguiste peinait à trouver un semblant de sens au moindre phonème émis par les néandertaliens. Il était d’ailleurs quasiment impossible pour n’importe quel membre de l’expédition de fouille d’en reproduire la plupart d’entre eux. Tout le monde s’accordait au fait que c’était sûrement dû à cet os Hyoïde — élément qui confortait la communauté scientifique dans le fait que l’Homme du Néandertal sache parler — si différent de celui de l’Homo sapiens.

Il s’avéra également que les néandertaliens dessinaient bien mieux que leurs comparses sapiens.

Alors que sous l’œil ébahi des ethnologues, Ratiche esquissait avec maestria un lynx sur un calepin, un bruit de moteur se fit entendre au loin.
Le véhicule s’approcha des yourtes et s’en arrêta à quelques mètres.
L’affolement gagna la tribu.

— Calmez-vous ! Je vais voir. tenta tant bien que mal de rassurer Jean-Charles.

Il se dirigea vers le fourgon avec Gérard sur ses talons. Le fourgon arborait des couleurs criardes.

Non ce n’est pas possible… se lamenta Jean-Charles qui comprit enfin à quoi il avait affaire.

Il s’agissait d’un camion d’une chaîne TV. Les types étaient déjà en train de déplier leurs paraboles. Deux hommes se précipitèrent à l’encontre du paléontologue et de Gérard.

— Vas-y, filme. invectiva, en anglais, le premier au second qui tenait une lourde caméra. Regarde-moi ce sauvage, c’est sûrement le Néandertal. T’as vu ce faciès…

— Foutez-moi le camp ! beugla Jean-Charles tout en balançant des pierres aux intrus.

Malgré les protestations de ces derniers, ils regagnèrent précipitamment leur fourgon qui démarra en trombe et fit un large demi-tour ce qui souleva un amas de poussière.

Incrédule, le scientifique ne pouvait s’expliquer comment ces journalistes avaient pu se rendre ici.
Et puis, soudain, le mystère de cette apparition se dévoila au chercheur avec horreur.

C’est sûrement un coup de ce salaud de José Perez.

Il planta Gérard et ses congénères pour se rendre immédiatement au campement.

— J’ai vu débarquer une fourgonnette d’une chaîne TV. Ils se sont mis à filmer les néandertaliens. Tu peux m’expliquer ? éructa l’ex Directeur du CNRS.
— Mon dieu… Déjà… murmura José.
— C’est bien ce que je pensais. Tu l’as fait ton communiqué, n’est-ce pas ?
— Oui, je l’ai fait ! Et alors ? Le Monde doit savoir ! s’emporta l’Espagnol.
— On s’était mis d’accord, José. On s’était mis d’accord ! Tu vois le résultat ?
— Oui, je dois reconnaître que j’avais sous-estimé cet aspect-là de ma révélation.
— Pauvre con ! glapit Jean-Charles. Dis-toi que ce n’est que le début ! Nous allons être submergés ! hurla, hystérique, Jean-Charles.

Et malheureusement, l’avenir lui donna raison.

Le site de l’expédition fut rapidement encerclé de camions surmontés de paraboles d’où surgissait en permanence des reporters en mal de sensation forte qui harcelaient littéralement chaque membre de l’équipe scientifique.

En outre, les journalistes n’avaient rien à envier aux archéologues concernant la capacité de leur groupe électrogène. Ils avaient eux-mêmes débarqué avec leurs propre équipement. Ils n’avaient donc aucun souci d’approvisionnement énergétique.

À chaque expédition vers les yourtes, les chercheurs étaient suivis, voire doublés, par les camions aux antennes paraboliques.

Comme les néandertaliens étaient déjà familiarisées avec tout objet muni d’un objectif, ils ne virent aucun désagrément à cette soudaine invasion de caméras et d’appareils photos.
Certains avaient déjà compris qu’il fallait prendre la pause à chaque fois qu’un intrus brandissait une caméra et, cela, au plus grand désespoir de l’équipe d’archéologie-paléontologie.

Le clan de Gérard étant particulièrement corruptible, il fut extrêmement facile d’abolir leur moindre petit élan de prudence du moment qu’on leur apportait de quoi se sustenter.
Les reporters s’étaient rapidement passé l’astuce.

Les néandertaliens n’avaient plus à s’inquiéter de leur approvisionnement. On leur apporter quotidiennement et en masse, tout l’attirail de la junk food : chips, barres chocolatées, ou encore sandwichs.

Les journalistes avaient supplanté les chercheurs qui trouvèrent énormément de mal à poursuivre leurs travaux sur les lieux en compagnie des nomades.

José Perez, piteux, avait finalement lancé un autre communiqué à la communauté internationale pour faire valoir les droits des néandertaliens et les protéger de cette occupation médiatique.

Il avait espéré que la République mongole allait dépêcher les forces de l’ordre pour protéger les nomades, mais il reçut la visite en grande pompe du président mongole, qui tenait absolument à voir de ses propres yeux ces Hommes du Néandertal.

En voyant, cet imbécile serrait la main de Gérard et sous les flashs d’une dizaine d’appareils, Jean-Charles songea que la situation ne pouvait être pire.

En cela, il se trompait lourdement…

Deux jours plus tard, les médecins rapportèrent que plusieurs néandertaliens présentaient une fièvre élevée. Le lendemain, d’autres encore furent touchés.
Le campement des yourtes retentissait d’éternuements et de toux.
L’équipe médicale avait bien administré des antalgiques, mais ces derniers se révélèrent totalement inefficaces.

Pire. La situation des malades se détériorait rapidement.

– We have a problem. avait, alors, lancé d’un ton navré l’un des médecins au retour d’une expédition.

Le problème en question, c’était la mort des deux premiers malades touchés par l’épidémie. Les patients zéro.

Le médecin hésitait entre la grippe ou un simple rhinovirus. Il n’avait jamais vu des symptômes pareils. Selon lui, il était urgent de réagir au plus vite. Il fallait commander une batterie d’antiviraux afin d’aider les organismes affaiblis.

José sortit et improvisa avec l’aide d’un médecin, une conférence de presse où, à grand renfort de jérémiade, il pressa la communauté internationale de faire tout leur possible pour sauver la tribu des néandertaliens. Il demanda à ce qu’on fasse parvenir expressément les médicaments ainsi qu’un surcroît de personnel médical.

Les nomades malades ou encore valides furent tous rapatriés vers le campement de l’expédition. Des tentes supplémentaires furent montées en un temps record afin de les isoler et de tenter de les rétablir.

Hélas, malgré l’ajout d’antiviraux, puis des antibiotiques et une véritable armée de soignants, d’autres néandertaliens passèrent de vie à trépas.

Ratiche fut du nombre ce qui peina tout le monde, tant ce vieil homme était si attachant.

On déplora également l’état de santé d’Œil Gris qui s’était mis à se détériorer.

Il devint difficile de maintenir Gérard, toujours en parfaite santé, calme face à cette hécatombe. Ce dernier était maintenu dans une des tentes d’isolement afin de le protéger du virus.

N’y tenant plus, il avait fini par échapper à la surveillance du personnel soignant pour tâcher de retrouver les membres de sa tribu.

Jean-Charles, ayant reçu l’appel paniqué d’une infirmière, se précipita à la recherche du néandertalien.

Il le trouva assez rapidement.

Gérard s’était glissé dans une tente, pensant certainement y trouver ses compères.
Mais il était tombé sur tout autre chose.

Une longue tablée jonchée des squelettes extraits de la grotte. Sa grotte.

Jean-Charles qui avait fait irruption et comprit l’horreur de la situation, s’approcha prudemment du Néandertal.

Ce dernier s’aperçut de sa présence.

— Gérard, je peux tout t’expliquer… balbutia, désespéré, le paléontologue.

Et comment ? Sombre idiot… Vous ne parlez pas la même langue. se lamenta Jean-Charles.

Il lui sembla qu’on toucherait au comble du ridicule si on parvenait, malgré tout, à lui faire gober que l’équipe était tombée par hasard sur les restes de ses ancêtres.

Pour le Néandertal, il était manifeste qu’on avait délibérément volé les dépouilles et qu’on s’était joué de lui et des siens.

Jean-Charles fut saisi par le regard plein de déception et d’amertume que lui lança ce dernier.

Et puis, ce fut le déluge de rage et de haine. Gérard éructa quelque chose au paléontologue avant de se jeter sur lui et de l’empoigner avec force.

Malgré le fait qu’il fut plus court que lui d’une tête, Jean-Charles fut violemment propulsé avec une facilité déconcertante. Il rencontra dans sa chute une table qui heurta douloureusement ses reins.
Il tenta tant bien que mal de se relever et, se faisant, aperçut le Néandertal jeter au sol l’harmonica qu’il lui avait offert avant de détaler hors de la tente.

Ce geste-là fut bien plus douloureux que la meurtrissure qu’il ressentait aux reins.

La paléontologue finit par se relever difficilement et avec l’aide de Marc et du guide mongol Guraagcha, tenta de remettre la main sur Gérard.

En vain.

Alors qu’il était encore aux trousses du néandertalien et que son affolement atteignait son paroxysme, il se fit interpeller par José.

— Au fait, Jean-Charles, il va falloir se mettre à le rédiger notre papier. Je t’avais promis une bonne place dans la liste des co-auteurs si tu venais, mais ça ne va pas s’écrire tout seul et tu es celui qui a passé le plus de temps avec eux.
— Mais tu m’emmerdes avec ton article. Gérard a disparu ! Il s’est barré !
— Ah bon ? C’est fâcheux. émit d’un ton tranquille le directeur de fouille comme s’il s’agissait d’une broutille.
— C’est tout ce que tu trouves à dire ? Gérard est tombé sur nos squelettes. Il est fou furieux. Il faut absolument le retrouver.
— Ne t’inquiète pas, on va bien finir par te le récupérer ton Gérard. Ce qui compte, c’est notre publication. Tu le sais mieux que personne. « Publish or perish ». rappela doctement José Perez.

Jean-Charles le fixa avec horreur.

— « Publish or perish ». C’est tout à fait ça. fit-il dans un souffle rauque plein d’ironie. Et il est certain qu’avec la monstrueuse publicité que tu as faite sur cette découverte, tu es assuré de publier durant toute ta carrière et même si cela doit se faire au dépend de Gérard, de Ratiche, et toute leur bande. Il t’est égal qu’ils périssent n’est-ce pas ?
— Jean-Charles, tu es trop sentimentale. On sait désormais pourquoi les Néandertales n’ont jamais dominé le monde. Ils sont fragiles. Ils tombent comme des mouches. Tu le vois bien. Leur système immunitaire est défaillant. Ce n’est quand même pas à moi de te rappeler le principe de la sélection naturelle, non ?
— Ils n’ont jamais été en contact avec nous, c’est normal que leurs organismes ne sachent pas se défendre contre nos saletés de virus. Ce n’est quand même pas à moi de te rappeler que les amérindiens sont morts par millions à cause des pathogènes exportés depuis l’Europe ? Et ce sont pourtant des sapiens.
— Ils sont morts surtout parce que les colons les ont zigouillés. Écoute Jean-Charles, tu vois bien qu’on fait le maximum. J’ai fait appel à des médecins, j’ai alerté le monde entier. L’OMS envoie ses meilleurs experts…
— Ils sont quand même en train de crever ! beugla Jean-Charles au bord des larmes. Je t’avais prévenu qu’il ne fallait pas faire de communiqué. Notre petit groupe constituait déjà un risque sanitaire pour eux. Mais c’était plus fort que toi, n’est-ce pas ? Il fallait absolument que tu sois la vedette. Avoues que tu as fait venir CNN pour qu’on reconnaisse de façon irréfutable que c’est toi qui as découvert un groupe de néandertaliens vivants alors qu’on les croyait disparus depuis 30 000 ans.
— Et qu’aurais-tu fait à ma place, Monsieur « le paléontologue intègre et vertueux » ? Tu te serais laissé bouffer par un collègue américain, qui, lui, ne se serait pas gêné de faire venir CNN pour exposer les objets de TA découverte.

La droite de Jean-Charles partit comme un tonnerre et vient écrabouiller avec un crac sinistre l’arrête nasale de l’Espagnol.

— Celle-là, il y avait longtemps que je te la devais. Et pour ta gouverne, ces néandertaliens ne sont pas des « objets » de découverte, mais des êtres humains. Et ils sont tous en train de crever, donc, bientôt, tu n’auras plus d’ « objets » à étudier, pauvre con !

L’Espagnol ne fut pas en mesure de répliquer devant le flot de sang qui lui dégoulinait des narines.

La scène ayant eu lieu non loin des caméras, les reporters s’étaient déjà précipités pour filmer la rixe entre les deux chercheurs français.

Gérard demeura introuvable malgré l’envoi de multiples expéditions lancées à sa recherche.
Dans les jours qui suivirent sa disparition, il y eut d’autres décès ce qui réduisit l’effectif du clan des néandertaliens à quatre malheureux dont Œil Gris.

Face à une telle hécatombe, il fut décidé de rapatrier le plus vite possible les survivants dans le plus grand centre hospitalier d’Oulan-Bator où se pressaient déjà les meilleurs biologistes et médecins du monde entier.

Malgré l’énorme énergie déployée pour tenter de sauver les seuls représentants vivants et connus à ce jour de l’Homme du Néandertal, la petite tribu de l’Arkhangaï fut entièrement décimée en l’espace de trois petites semaines.

À l’annonce du trépas du dernier Néandertal hospitalisé, un choc sans précédent secoua l’ensemble de la communauté internationale.

Des manifestations monstres en soutien à la petite tribu des néandertaliens s’improvisèrent dans toutes les grandes métropoles.

Les gens scandaient à l‘unisson qu’il aurait fallu laisser les Néandertales tranquilles et vivre en paix.

On s’insurgeait sur le fait qu’ils avaient péri à cause de la Mondialisation, de la pollution atmosphérique, voire selon certains complotistes qu’ils auraient été sciemment contaminés par les Illuminati…

Le Secrétaire général des Nations Unis, Ban Ki Moon, s’est dit profondément attristé de la mort des derniers néandertaliens, car, selon lui, c’était toute une part de l’Humanité qui était morte avec eux.

Barack Obama a immédiatement surenchéri en déplorant l’effroyable perte en termes de connaissances scientifiques que ces décès représentent. Il mit l’accent sur la nécessité de protéger et préserver les individus néandertaliens s’il s’avérait que dans le futur, de nouveaux représentants de cette seconde espèce humaine soient découverts.

François Hollande, avec le président mongol à ses côtés, se fendit également d’une allocution émouvante.
Quant à ce dernier, il se déclara extrêmement meurtri d’avoir perdu « treize de ses meilleurs concitoyens » aussi décréta-t-il une semaine de deuil national.

Pour ne pas être en reste, les parlementaires des plus grandes puissances mondiales, l’ONU, l’Union européenne, le parlement chinois, la Knesset communièrent durant une minute de silence « en respect aux représentants de l’autre espèce humaine ».

Jean-Charles avait vaguement suivi tout ce charivari depuis son poste de télévision de sa petite maison à St-Cyr-sur-Mer.

Il n’avait pas attendu de voir se décimer la petite tribu pour plier bagage et quitter la Mongolie.

Malgré les multiples expéditions dignes de véritables chasses à l’homme, Gérard resta introuvable.
Le paléontologue pouvait compter sur ce dernier quant à sa capacité à se rendre invisible. Il connaissait le terrain comme sa poche, ce qui n’était pas le cas de ses poursuivants, y compris des meilleurs guides mongoles.

Gérard était issu d’une longue lignée apte à s’isoler et vivre en parfaite autarcie, loin des agitations des Homo sapiens. C’est cette indépendance qui avait permis leur survie durant 30 000 ans.

Il s’avéra pourtant que la République mongole avait perpétré des massacres des populations nomades parce qu’elles n’adhéraient pas à la politique du Kremlin. Parmi, ses victimes, on retrouva avec surprise des squelettes de néandertaliens dans les fosses communes que des vieux avaient indiquées aux reporters.

Ainsi, il était facile de deviner que les néandertaliens se comptait plutôt en centaines au début du siècle dernier.
Ces treize-là étaient leurs descendants. Des rescapés en somme.

À la lecture de ces dernières révélations qui entrainèrent un tollé dans la communauté internationale, Jean-Charles regretta amèrement que la tribu de Gérard n’ait pas eu la sagesse de s’évaporer après leur première rencontre.

Il se passa une année avant qu’il ne soit contacté par le Directeur de l’Institut d’Étude du Néandertal (I.E.N.), qui venait juste de sortir de terre, à grands renforts de mécènes humanistes et d’aides financières provenant de la Communauté européenne.
Le Directeur proposa au retraité de reprendre du service moyennant un salaire très confortable et un aménagement horaire totalement libre afin d’y travailler sur les dépouilles des néandertaliens de l’Arkhangaï et sur les squelettes.
À sa disposition, il y aurait toute la dernière technologie de pointe et du personnel pour l’assister.

L’homme rajouta sur un ton sirupeux qu’il aurait droit, « cela va sans dire », à un appartement et un véhicule de fonction.

Et pour couronner le tout, cet institut privé était basé à Marseille, non loin d’une calanque où, à ce qu’on lui avait confié, le paléontologue pourrait s’adonner à son activité favorite : la pêche sous-marine.

— Oh, mais je vois que vous y mettez les moyens pour me faire venir…
Ne put s’empêcher de commenter avec ironie l’ex paléontologue.

Après quelques jours de réflexion, il finit par accepter l’offre.

C’est ainsi que le paléontologue s’offrit une nouvelle carrière après une petite retraite.

Il eut, cependant, la mauvaise surprise d’y découvrir José Perez comme nouveau collègue mais il fut très vite rassuré sur le fait que jamais il n’aurait à collaborer avec ce dernier.

En effet, il n’avait pas échappé aux ressources humaines de l’Institut que José Perez était plus apte à opérer des actions de communication lors de conférences ou sur des plateaux de télévision. De même, ce dernier se révéla parfaitement efficace pour y dénicher de nouveaux mécènes extrêmement généreux.

Jean-Charles eut l’impression qu’il était devenu un médecin légiste plutôt qu’un paléontologue. Un légiste qui disséquait et analysait les corps de ses anciens potes.

Il travailla ainsi durant un petit semestre et, chaque jour, il craignait l’appel qui lui communiquerait que Gérard avait été retrouvé.

Ce fut par une belle matinée d’été qu’il reçut ce fameux appel téléphonique.
C’était Marc Fouret, également recruté par l’I.E.N, qui réduisit à néant tout espoir concernant son ami néandertalien.

— J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. lança Marc sans ambages. Je commence par laquelle ?
— La mauvaise.
— On a retrouvé Gérard… Mort.

Le cœur de Jean-Charles se fit lourd et douloureux.

Il reprit tant bien que mal contenance et demanda :
— Il est mort comment ?
— Il a eu une sale mort.
— Je ne connais pas beaucoup de façon de mourir proprement, Marc.
— Il sera le seul néandertalien à ce jour à avoir été poignardé par autre chose qu’une pointe de silex.
— Poignardé ?
— Oui par un gros canif. On a découvert son corps derrière un bar de la ville de Tsetserleg. Il avait bu. Beaucoup trop. Il semblerait qu’il ait été victime d’une bagarre qui ait mal tourné. Tu devrais recevoir le corps à l’Institut dans quelques jours.
— Dans un bar ? Alors, il se serait fondu dans la masse des Sapiens ? fit, incrédule, le paléontologue.
— Il semblerait oui… Et sinon, j’ai une autre nouvelle à t’annoncer… émit Marc avec des trémolos dans la voix. José, toi et moi-même sommes pressentis pour le prix Balzan. lança-t-il tout joyeux.
— Tu sais où tu peux te le foutre ton Balzan ? grogna Jean-Charles avant de raccrocher violemment.

Il reçut effectivement la dépouille bien emballée dans son sac dans la quinzaine qui suivit.
Il lui fut pénible de découvrir le cadavre de Gérard.

Gérard était méconnaissable. Il avait terriblement maigri. Son visage arborait une barbe crasseuse et blanchie, de même que ses cheveux, autrefois, châtains, avaient horriblement pâlit.
Seul avec lui, il ne put s’empêcher de frôler avec tendresse sa joue.

Clément, le jeune stagiaire dont on l’avait affublé, fit son entrée dans la morgue et troubla le recueillement du paléontologue.
Il jeta ensuite un regard amusé sur le corps avant de s’adresser à Jean-Charles.

— C’est parfait, nous en avons de nouveau pour des semaines pour tout disséquer et analyser. Celui-ci a l’air costaud. Si j’ai bien compté, c’est le treizième, non ?

Le ton badin avec lequel il avait dit ça plongea Jean-Charles dans une colère noire. Déjà qu’il ne supportait pas la fatuité de ce petit merdeux, il lui fut particulièrement difficile de se retenir de lui balancer une gifle en plein visage.

Il finit quand même par garder son calme, mais lança au doctorant un regard noir lourd de reproches tout en lui répondant :
— C’est le treizième et, surtout… C’est le dernier.

FIN

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« Le dernier » – chapitre I – la troisième nouvelle du projet Bradbury

Jean-Charles Dolbeau, ancien Directeur de recherche, était ce qu’on appelle communément un type bien conservé pour ses 67 ans.
De haute stature, il avait gardé une certaine sveltesse bien qu’il regrettait un peu de ne rien pouvoir faire contre l’amollissement de sa sangle abdominale.

Sa perpétuelle activité alliée à ce dynamisme hors du commun avait, entre autres, façonné les muscles noueux de ses longs bras.
Cette énergie se reflétait bien entendu dans ses yeux bleus pétillants qui mangeaient son visage tanné et à peine ridé.
Et pour parachever son apparence d’éternel étudiant, il arborait une masse de cheveux lui tombant sur les épaules qui, bien que d’une blancheur virginale, étaient perpétuellement décoiffés.

Oui, son côté bohème et son énergie l’avaient conforté dans le fait qu’il était un soixantenaire encore bien alerte.
Du moins, c’est ce que, naïvement, il pensait avant qu’on ne lui fasse comprendre qu’il était inutile de prolonger son activité au-delà de la limite d’âge des 65 ans. Il fut donc gentiment, mais fermement, prié de prendre sa retraite.

De ce fait, le paléontologue décida qu’il était vain de vouloir prétendre à l’éméritat, ce statut qui permet aux chercheurs de continuer à exercer une activité au sein de l’Université, comme nombre de ses congénères issus du sérail CNRS.

Ce n’était donc pas pour lui les missions dites « de conseil » ni même la rédaction de ses mémoires.
Il n’était pas non plus le genre de type à finir dans son garage à bricoler je-ne-sais-quoi ni à fréquenter le bar PMU du coin.

Non. Ce qui bottait Jean-Charles depuis longtemps, c’était la pêche sous-marine.
Il quitta donc, sans regrets, la région parisienne pour St-Cyr-sur-Mer, s’installa dans une petite maison, puis s’offrit un petit bateau à moteur.

Sur l’agenda de l’ancien chercheur se trouvaient désormais figurer les périodes de pêche autorisées selon l’espèce marine comestible à la place du planning des conférences et des expéditions.
Ses journées étaient désormais gouvernées par la météo marine et non plus par les cours magistraux en amphithéâtre qu’il était tenu d’assurer face à une centaine d’étudiants apathiques aux yeux vitreux.
De même, son vif intérêt pour tout ossement, gravure rupestre ou autre pointe Levallois se retrouva très vite remplacé pour celui, entre autres, des Échinioïdes, autrement appelés oursins.

Et, aujourd’hui, c’était le premier jour autorisé de pêche aux oursins auquel, si c’était couronné de succès, devait suivre une grande oursinade avec ses nouveaux voisins avec qui, il avait sympathisé.

Aussi, alors que de bon matin, il était en train de finir de charger son bateau, fut-il à la fois surpris et irrité de voir sur l’écran de son mobile s’afficher le nom de Marc Fouret.

Surpris, parce que le dernier appel de cet ancien collègue, récemment promu Chargé de recherche, datait de début janvier pour les traditionnels souhaits de bonne année.

« Et surtout la santé ! », soufflé avec son inimitable ton sirupeux.

Irrité, parce que Marc Fouret constituait une des plus grandes déceptions de sa carrière.
Marc avait été son poulain. Celui qui avait fait son doctorat sous sa coupe. Celui qu’il avait appuyé pour sa soutenance. Celui qu’il avait poussé à rédiger puis publier ses travaux largement salués par ses pairs. Cette même reconnaissance qui lui permit de prétendre au poste de Chargé de recherche qu’il occupe actuellement.

Marc, c’était surtout celui en qui Jean-Charles aurait voulu pouvoir compter à son tour, mais qui s’était révélé être un faux-cul ayant lâchement rejoint les rangs du José Perez alias le Matador espagnol.

Ce dernier était l’archétype de la grande gueule dotée d’un énorme charisme et d’une autorité naturelle et, surtout, d’une ambition démesurée alliée à une langue de vipère.

Le Matador réussit son coup : faire tomber Jean-Charles dans la disgrâce.
Le siège du CNRS avait acté le fait qu’il n’était plus apte à diriger l’unité d’archéologie-paléontologie.
Diverses choses lui furent reprochées, mais il n’en retint qu’un seul : il était trop vieux.

Il fut mis dans un placard doré avec un titre ronflant sûrement pour mieux faire passer la pilule.
Durant ses deux dernières années en tant que directeur de recherche hors classe, les expéditions de fouille se firent sans lui. Et forcément, il ne fut pas davantage convié à la rédaction d’articles.

Il ne lui restait plus que les cours en amphithéâtre.

Oui, les cours… C’est déjà bien pour le vieux schnoque…
Avait-il entendu murmurer dans un couloir non loin de ce qui lui faisait office de bureau.

Aussi, le vieux schnoque hésita un moment avant de prendre l’appel.

— Bonjour Jean-Charles, émit Marc Fouret d’un ton mièvre.
— Bonjour Marc, quelle surprise ! répondit-il d’une voix non dénuée d’ironie.
— Je t’appelle depuis la province de l’Arkhangaï… Mais je te dérange peut-être ? Veux-tu que je te rappelle plus tard ? Ça me ferait plaisir de prendre de tes nouvelles.

Prendre de mes nouvelles ? Tu parles !

— Non, tu ne me déranges absolument pas, Marc. Je suppose que tu voulais me souhaiter mon anniversaire…

Le retraité avait bien envie de voir comment son ancien poulain allait se dépêtrer de ce piège parce qu’il savait pertinemment que cette triple buse avait complètement oublié et que l’objet de cet appel concernait sûrement autre chose. Une chose que Marc Fouret allait avoir bien du mal à annoncer et qu’il aurait préféré ne pas avoir à faire.

— Et bien… Enfin… Oui, bien sûr, entres autres choses… Bon, je sais que j’ai un peu de retard, mais mieux vaut tard que jamais, n’est-ce pas, Jean-Charles ? bredouilla le Chargé de recherche, manifestement gêné.

L’ex-paléontologue l’aurait bien torturé encore un peu plus, mais il était avide de connaître l’objet de cet appel, aussi mit-il immédiatement fin à ce petit jeu.

— O.K. Marc. On va arrêter de tourner autour du pot. Je me doute bien que tu n’appelles pas du fin fond de la Mongolie seulement pour me souhaiter mon anniversaire qui date d’il y a trois semaines, soit dit en passant, ni pour prendre de mes nouvelles. Alors, accouche ! éructa-t-il.
— Jean-Charles, est-ce que ça te dirait de venir nous rejoindre.
— En Mongolie ? ironisa-t-il.
— Exactement.
— Mais tu as perdu la tête mon petit Marc. Je suis à la retraite maintenant. J’ai d’autres priorités, vois-tu ? J’ai une pêche d’oursins qui m’attend et si je ne me dépêche pas, quelqu’un d’autre va ramasser ceux que j’ai repérés l’autre jour et aujourd’hui, c’est le premier jour d’autorisation. Alors, même si j’avais très envie d’aller gratter la terre pour sortir un fragment de clavicule, ma maigre retraite ne me permettrait pas un tel voyage…
— Jean-Charles, nous avions bien entendu pensé au problème financier que ce voyage peut représenter pour toi. Tu viendrais en tant qu’expert et c’est la Maison qui paye.
— Quoi ? Mais c’est vachement généreux de votre part à tous. J’imagine que c’est mon cadeau de retraite avec un peu de retard, non ? railla-t-il.
— Jean-Charles, je suis on ne peut plus sérieux…
— Bien sûr que tu es sérieux, triple buse ! aboya Jean-Charles, avant de reprendre. Et l’Espagnol… Il n’en fera pas une jaunisse qu’une partie de son budget Expédition en Mongolie passe pour me payer le voyage ?
— C’est lui-même qui veut te faire venir.

Jean-Charles en resta coi.

LE José Perez, celui par qui, il devait sa chute, souhaitait le faire venir en Mongolie et aux frais de la princesse qui plus est…

— Marc… commença-t-il d’une voix blanche. J’avoue que je ne comprends pas.
— C’est très simple, Jean-Charles. Je vais tout t’expliquer…
— On parle bien du même José Perez ? Le matador aux allures hitlériennes ? Tu ne trouves pas qu’avec une petite moustache et la mèche sur le côté, la ressemblance est frappante ? Surtout au niveau du regard…
— Oui, on parle du même. C’est toujours lui qui dirige. Jean-Charles, tu devrais mettre ta rancœur de côté, maintenant…
— Et… Je viendrais pour expertiser quoi au juste ? le coupa-t-il d’un ton railleur.
— Des squelettes de néandertaliens découverts au fond d’une grotte.
— Des ? Vous avez trouvé plusieurs ossements ?
— Non, Jean-Charles…

Marc, soudain hésitant, s’interrompit quelques instants avant de reprendre.

— Des squelettes… Entiers… Qui ne nécessitent aucune reconstitution. émit-il d’une voix tremblante.

Pour la seconde fois, l’ex-paléontologue en resta muet de stupeur.

Il avait fallu qu’une telle découverte tombe entre les mains du Matador…

Jamais auparavant, dans toute l’histoire de l’archéologie, n’avait été trouvé des squelettes entiers ne nécessitant aucune reconstitution. Ni même un seul.

Au cours de sa carrière de scientifique, Jean-Charles avait élaboré la théorie suivante : en recherche, la découverte, c’est surtout une question de chance plus que de compétence. Et il fallait croire que l’Espagnol avait une chance de cocu.

— Félicitations à vous… Vous le tenez enfin votre « article phare ». fit Jean-Charles d’un ton aigre.
— Jean-Charles, si tu viens, tu es naturellement co-auteur…
— Attends une seconde… Si le Matador me fait venir aux frais de la princesse et accepte que je co-signe un papier, c’est qu’il y a une couille dans le potage. Il est où le piège ?
— Il n’y a pas de piège. C’est juste tellement énorme qu’on veut être sûrs de ne pas se tromper et ne pas prendre ces néandertaliens pour ce qu’ils ne sont pas.
— La datation au carbone 14, elle donne quoi ?

Jean-Charles fut surpris de voir avec quelle rapidité il avait repris les réflexes du directeur de fouille qu’il fut jadis.

— Justement, c’est la datation qui pose problème…
— Explique.
— Au début, on a cru à une erreur. Alors on a fait refaire. Puis refaire encore, et dans plusieurs labos… Jean-Charles… Les squelettes qu’on a trouvés…
— Accouche, bordel !
— Ils sont plus récents que la période néandertalienne.
— Moins 25 000 ans… hasarda l’ex-chercheur, tout en ayant en tête que les dernières traces du Neandertal remontent à minimum 30 000 ans.
— Non… Beaucoup plus récents…
— Moins 20 000 ? Moins 10 000 ?
— D’après les mesures, les squelettes pourraient être nos contemporains. lâcha dans un souffle, Marc Fourrier.
— Quoi ? beugla Jean-Charles, incrédule.
— Alors, tu comprends, il faut vraiment que tu viennes confirmer ou infirmer notre découverte. Tu es celui qui a le plus étudié la morphologie des néandertaliens. Tu es mondialement reconnu.
— J’étais mondialement reconnu… corrigea-t-il avec une pointe d’amertume. Pourquoi moi ? José aurait pu faire appel à d’autres experts en la matière, tout autant reconnus et encore en activité.
— Parce que… Il a dit « Si on se trompe, Jean-Charles sera plus que ravi de fusiller ma carrière sur ce coup, donc il mettra toute son énergie à trouver la moindre faille qui aurait pu nous échapper » et il a aussi dit « Mais si on ne se trompe pas, on pourra être certain qu’on est dans le vrai, car Jean-Charles aura vraiment tout scruté avec une minutie sadique »

Jean-Charles explosa de rire.

— Tu pourras dire à ton Matador, que ce n’est pas faux. Soyons sérieux deux secondes, Marc… Votre grotte a très certainement été polluée par des Homo sapiens et, bien sapiens, à mon humble avis. Après, je ne m’explique pas que vos squelettes aient l’air de néandertaliens. Il faudrait que je les voie, c’est sûr. Se rendre sur place pour crucifier José Perez, c’est, en effet, très tentant comme proposition.
— Il y a encore autre chose… Nous n’avons pas trouvé que des squelettes…

Marc avait dit ça d’une voix hésitante et le timbre était parti dans les aigus, ce qui fit craindre le pire à Jean-Charles sur la révélation à venir.

— Parle. encouragea-t-il.
— On a d’abord cru à une momie. Les conditions climatiques sont particulièrement favorables à la bonne conservation des tissus…
— Quoi ? Une momie ? éructa le retraité.
— Oui, une momie… Marc marqua de nouveau une pause avant de reprendre d’une voix tremblante. Une momie avec des caractéristiques de néandertalien.

Jean-Charles resta muet. Ne sachant plus, tout d’un coup, sur quel pied danser.

— Bon, je crois que vous vous êtes assez foutus de moi, les gars. Arrêtez votre blague tout de suite. émit-il, glacial. J’imagine que tout le monde écoute… C’est un coup du José, c’est ça ? Je vais raccrocher, Marc.
— Attends, non ! Je t’en supplie, ne raccroche pas. implora le jeune Chargé de recherche. Je sais que ça peut paraître dingue, mais ces squelettes, et ce… corps possèdent toutes les caractéristiques du néandertalien et…
— Mais c’est impossible, ta momie de néandertalien aurait plus de 30 000 ans ! explosa Jean-Charles. En 30 000 ans, même avec les meilleures conditions de préservation, tu ne trouverais pas un seul tissu organique ! Les plus vieilles momies trouvées à ce jour ont environ 6 000 ans.
— Bien sûr puisqu’il ne s’agit pas d’une momie. coupa, Marc, irrité à son tour. On a fait appel à un légiste local. Il est formel, selon la dégradation des tissus, ce corps a été enterré il y a moins d’un an. C’est un cadavre avec un crâne très caractéristique du néandertalien sauf que ce crâne a encore un peu de muscle au niveau des mâchoires.
— QUOI ! hurla l’ancien Directeur de recherche au summum de l’incrédulité.
— Jean-Charles. Je vais raccrocher et t’envoyer une photo du corps. Je te rappelle après.

Le mobile devint silencieux.
Durant deux minutes, Jean-Charles resta planté complètement atterré sur le pont de son petit bateau à moteur jusqu’à ce que l’appareil qu’il tenait dans la main se mette à vibrer.
Il ouvrit le message.
Il n’y avait qu’une photo.
Et il eut le choc de sa vie…

Les oursins attendraient. Il fallait absolument qu’il parte.

La suite, au prochain épisode…

Publié dans A propos d'écriture

Post version Miscellanées

Coucou tout le monde !

Alors, si je n’ai pas répondu aux derniers commentaires et aux dernières remarques sur la seconde nouvelle, ce n’est pas parce que je suis vexée comme un poux (surtout qu’en plus, je n’ai eu que des éloges 😉 ) mais bien parce que le temps me fait cruellement défaut.
Je n’ai pas trouvé le temps non plus pour corriger les fautes qui m’ont été signalées dans les deux nouvelles alors que j’avais promis de le faire le weekend dernier. Oui, mais voilà, ce weekend il est passé comme un éclair. Soldes, restaurant, bébé nageurs, goûter d’anniversaire…

Durant mes soldes, j’ai quand même fait l’acquisition d’un Bescherelle-sa-mère intitulé « L’orthographe pour tous » donc dédié aux nuls comme moi. C’est bon, je vais pouvoir repasser mon brevet.

Concernant la nouvelle 2 alias « Suspecte », j’ai été agréablement surprise de voir qu’elle avait plu parce que je n’étais pas du tout convaincue de l’intérêt du truc vous voyez… Pour une suite, j’avoue que pour l’instant je n’ai aucune idée… En fait, je ne m’attendais pas à ce que vous vouliez une suite. Mais promis, j’y réfléchirai !

L’autre truc, c’est qu’au moment de la publier, je me disais « pourvu que ça porte pas la poisse… » J’ignorais à ce moment-là qu’un forcené avait décapité la tête de son patron et posée sur un grillage. J’ignorais également qu’un autre malade avait tué 38 touristes tranquillement installés sur leur transat et qui n’avaient rien demandé à personne…

Bref, ma Nouvelle 2 a fait écho à l’actualité 😦

Concernant le Nouvelle 3, il y a du nouveau. Le weekend dernier j’ai tellement cogité dessus que du coup, j’ai eu plein d’autres idées ce qui fait que sans en changer la trame générale, la Nouvelle 3 va s’allonger.

Qui dit, plus de mots, dit plus de boulot ! Et c’est là, où le bât blesse… Je n’aurai jamais fini d’ici vendredi. Ni même pour lundi prochain…

Et pour deux raisons :

  1. La Nouvelle s’allongeant, j’aurais pu aisément tricher et la publier en trois parties. Une partie par semaine. Mais je me dis que ça serait quand même tellement mieux de la livrer dans son intégralité (et dans une version aboutie et non brouillonne).
  2. Mon boulot alimentaire qui décidément me vampirise plus que jamais. Mon chef a dû trouver que je le représentais très bien lors de la dernière réunion des grands manitous, donc du coup, lundi matin, à 10h pétantes, rebelote ! J’ai dû repartir à une autre réunion impromptue. Des soucis d’informatiques avec les immanquables « ça ne marche paaaaas ! » sur le ton plaintif du/de la collègue, des rapports qui s’accumulent, d’autres réunions, des aménagements d’horaires pour cause de canicule avec le 30°C dans le bureau dès 7h du matin le tout avec un J1++++ (oui, vous pouvez me plaindre).

Vous l’aurez compris, je n’aurais au mieux écrit qu’une seule partie de la Nouvelle 3 et ça ne sera pas joli joli niveau style, orthographe, vocabulaire etc.

Alors, vous livrez une partie 1 de Nouvelle 3 mauvaise, je le refuse.

Je vais donc suivre les conseils d’Olivier et livrer une Nouvelle par mois. Je vais garder en tête d’en écrire 52 même si ça se fera en plus d’une année.

Donc la Nouvelle 3 complète est prévue pour la fin du mois de juillet. En plus, ça vous fera une petite lecture pour la plage 😉 et j’aurais même le temps de procéder aux corrections des deux précédentes ! La magie de la publication différée, fera que vous découvrirez la N3 quand je serai en vacances (et avec un peu de chance, George et moi devrions également apposer nos signatures pour concrétiser notre achat pour l’appartement dans le sud).

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« État d’urgence » – la toute première nouvelle du projet Bradbury (1/52)

Voici donc la première nouvelle de ce défit de dingue que je me suis lancée : une nouvelle par semaine jusqu’à la 52ème… Soit le projet Bradbury que j’évoquais précédemment.

Niveau timing : je l’ai écrit en une petite journée (si je cumule tous les temps d’écriture). Ce calcul est à la louche, je n’avais pas de chrono avec moi. J’ai laissé une journée de latence puis je l’ai corrigé en deux temps (deux longues demi-journées). Durant cette journée de latence, j’ai commencé la rédaction de la 2nd nouvelle.

Voilà, je vais essayer de m’en tenir à ce rythme. Une nouvelle (N1) déjà rédigée dans un premier jet. Un temps de latence pour avoir l’idée de la suivante (N2) et commencer sa rédaction. Reprise de la correction de la précédente (N1). Puis finaliser la rédaction de la suivante (N2) mais en version très brouillonne. Et enfin correction de la précédente (N1) pour sa publication.

Ce texte est issu d’un rêve que j’ai fait il y a des années mais qui m’a énormément marquée. Il est assez représentatif de ma phobie de la foule. Oui, je suis agoraphobe.

Je me suis inspirée d’un rêve mais il a bien fallu y trouver une chute à cette histoire car j’ai été interrompue par mon réveil matin… (à vous de trouver où dans l’histoire, j’ai été réveillée).

Pour les connecté(e)s au réseau Wattpad, le texte est .

Le texte maintenant. Il est constitué de 13443 caractères (espaces compris). J’ai changé trois fois de titre ! Ce fut d’abord « Phénomène », puis « Émeute » et enfin « État d’urgence ».

J’attends bien entendu vos retours.


 État d’urgence

 La foule devenait de plus en plus compacte au fur et à mesure que le ciel s’embrasait. La foudre tombait encore et encore. Chaque éclair suscitait chez les gens des cris de joie comme s’il s’agissait d’un feu d’artifice.

Comme les autres, je déambulais dans les rues de Paris, mais j’étais loin de partager cet enthousiasme.J’avais beau scruté les visages de mes congénères, je n’y retrouvais aucune perplexité et encore moins l’inquiétude qui m’habitait avec une intensité de de plus en plus forte.

Les coups de foudre avaient commencé peu après 7h30 et s’étaient enchaîné avec un rythme effréné et étrangement régulier comme si l’on tirait au canon depuis les Invalides. Loin de pousser les gens à se terrer le temps que l’orage passe, ils les avaient fait sortir de leurs bureaux ou de leurs domiciles.

J’étais sortie, moi aussi, poussée par la curiosité. Au début, je me disais que la pluie allait s’abattre et remettre de l’ordre à toute cette inquiétante agitation, mais elle ne vint jamais.

Mes pas m’avaient portée assez loin de chez moi et prise par la foule compacte, il m’était désormais impossible de faire demi-tour.

— C’est la fin du monde, fit quelqu’un, non loin.
— Ce sont les extra-terrestres ! lança un autre pour rire.
— Absolument pas, c’est un phénomène météorologique inhabituel dû au réchauffement climatique, répliqua un troisième, visiblement totalement hermétique à l’humour de son voisin.
— En tout cas, c’est beau ! émit sa voisine.

C’est à ce moment précis, qu’un éclair fit s’embraser un arbuste situé dans une terrasse au dernier étage d’un bâtiment.

À mon grand étonnement, la foule se mit à applaudir.

À peine eut-elle le loisir de se remettre de cette nouvelle animation, que, déjà, d’autres éclairs fendirent le ciel noir. De nouveaux incendies firent leur apparition dans notre champ de vision : un arbre sur le trottoir bordant le boulevard Saint-Martin puis un parterre de plantes et enfin du linge séchant sur un balcon.

— Regardez comme c’est beau toutes ces flammes ! s’enthousiasma une femme âgée non loin de moi.

J’étais atterrée de voir que personne ne semblait manifester la moindre détresse face à la tournure que prenaient les événements.

Des milliers de smartphones furent brandis, non pas pour appeler les pompiers, mais pour immortaliser les feux.

Étaient-ils tous devenus fous ?

D’autres coups de tonnerre surgirent et nous vîmes plusieurs autres balcons incendiés ainsi que les toits attenants. L’air fut très vite saturé par les fumées tandis que les mouvements de la foule devinrent encore plus désordonnés et appuyés.

Je me demandais avec anxiété quand les forces de l’ordre allaient enfin intervenir pour stopper ce chaos. Jusqu’à présent, je n’avais même pas vu un simple agent de police.

Alors que j’en étais à cette surprenante constatation et juste pour me contredire, un fourgon militaire fendit la foule sur ma droite.

Mais cette irruption ne provoqua aucun émoi. Les gens persistaient à manifester leur joie et se mirent même à haranguer les soldats. Ces derniers surgirent, fusils mitrailleurs aux poings, de leur véhicule.

Comme je n’étais pas très loin de la scène, il m’était possible de constater que ces hommes étaient loin de partager la joie étrangement excessive de la masse.

J’avais même cru surprendre l’un d’eux, le visage crispé, se raidissant face à l’exaltation un peu trop marquée d’un groupe d’une vingtaine de jeunes.

D’autres camions firent une apparition tout aussi soudaine et, sans que personne ne s’en aperçoive, un grand nombre de militaires lourdement armés furent expulsés parmi la multitude.

J’avais compris, à cet instant, qu’il était temps pour moi d’écourter ma présence dans ce rassemblement spontané, mais la précipitation des évènements ne m’en laissèrent pas le loisir.

À seulement quelques pas de moi, l’un des soldats finit par perdre son sang-froid.

Devant un jeune homme un peu trop empressé de lui faire une accolade, il lui tira une balle.

Le type s’affala sur le sol. Mort.

Un bref silence d’incrédulité s’ensuivit puis ce fut le chaos.

La foule, d’abord, terrifiée poussa des hurlements stridents et s’éparpilla aux quatre vents.

J’avais pensé, à tort, que cette démonstration de force extrême aurait mis un point final à tout ce désordre, mais de manière inexplicable, les militaires se mirent à pourchasser et à tirer aveuglément.

Bien que je n’eusse pas versée dans la folie collective mais puisque j’avais le malheur de me trouver au mauvais endroit au mauvais moment, je me mis à courir comme les autres. Autour de moi, des gens fauchés par les balles s’écroulèrent sur l’asphalte.

Je réussis à me faufiler hors de la foule et à emprunter une ruelle sombre.

Arrivée au bout de celle-ci, je décidais d’avancer prudemment pour voir où elle débouchait.

Cachée par les ombres, je m’aperçus qu’elle attenait à une place où, à ma plus grande stupeur, se trouvait cerné par plusieurs véhicules militaires un groupe d’une trentaine de personnes.

Un téméraire se porta vers un soldat et demanda la raison de la présence de cette armada et s’il était vraiment nécessaire de tuer les gens. Il n’eut jamais sa réponse. Le clac sec de l’arme automatique mit fin à l’entretien.

Les gens se mirent alors à crier d’effroi, puis d’autres coups fusèrent entraînant un silence glacé. Les militaires profitèrent de l’état de choc général pour les faire monter dans les camions.

En moins d’une demi-heure, la place se retrouva déserte. Ne restait que le cadavre du téméraire allongé à côté du kiosque à journaux.

Où les emmenaient-ils ?

Je sortis de l’ombre et me dirigeai, hagarde, au centre de la petite esplanade. En observant l’absence de lumière aux fenêtres des bâtiments alentour, j’en déduisis que ces derniers étaient vides. Je quittai rapidement les lieux et empruntai une autre petite rue.

Un cauchemar, ça ne pouvait être qu’un cauchemar ?

Tout partait en vrille. Personne ne se comportait normalement.

Pourquoi l’armée traquait-elle pour tuer ou, au mieux, déporter ?

Se passait-il réellement quelque chose de grave qui eut entraîné l’état d’urgence lui autorisant ainsi les pleins pouvoirs ?

Était-ce dû à ce phénomène climatique ou quelle que soit la nature de cette succession de coups de foudre ? Où était-ce cette inexplicable folie collective qui avait entraîné l’état d’urgence, indépendamment du phénomène en lui-même ?

Ma complète sidération me fit revenir imprudemment vers le boulevard Saint-Martin que j’avais quitté où il y avait toujours des gens qui fuyaient pour sauver leurs vies.

Je m’en aperçus trop tard pour faire marche arrière.

Un petit groupe se réfugia dans la ruelle où je me trouvais. Se faisant, ils avaient entraîné dans leur fuite trois soldats. Ces derniers levèrent leurs fusils automatiques. Impossible de se cacher. Encore moins de courir.

Afin de sauver ma vie, je tentais la coopération en posant lentement mes mains sur la tête.

Je fus imitée par les autres. Sans un mot, l’un des militaires nous fit signe de les suivre. Nous étions saufs. Pour le moment.

Nous empruntâmes à nouveau le boulevard et fûmes conduits vers la place de la République où étaient garés une vingtaine de camions déjà remplis de civils. Nous allions être déportés.

Du peu que je puisse en juger, l’enthousiasme et la joie étrangement déplacée de la foule avaient complètement disparu.

Mes compagnons d’infortune affichaient désormais tous un air effrayé, celui auquel je me serais attendu de leur part lorsque les éclairs avaient embrasé les terrasses puis les toits.

On eut dit que l’étrange folie collective n’opérait plus et qu’ils avaient enfin repris leurs esprits.

Être effrayé, c’était beaucoup plus normal compte tenu des circonstances.

Les flammes des multiples incendies alentours continuaient à ronfler et personne, pas même l’armée, ne se préoccupa de les éteindre. Il semblerait qu’il y avait plus urgent à faire. S’occuper de nous. Exclusivement.

————-

Nous étions parqués dans ce qui fut un champ de pommes de terre. Nous pataugions dans une gadoue épaisse. Les stades et les amphithéâtres étaient, parait-il, déjà pleins.

La pluie tombait drue.

Nous entendions très distinctement les vols lointains de plusieurs hélicoptères. L’un d’eux se rapprocha et nous survola longuement. C’était un appareil militaire et son projecteur nous balayait avec une lenteur menaçante.

Le halo de lumière aveuglante qu’il lançait nous permit de voir un peu mieux notre environnement carcéral improvisé.

L’armée avait déjà délimité notre enclos de la taille d’un stade avec des grillages à simple torsion. Autour de ce dernier, se discernaient, çà et là, des binômes de militaires. Les hommes, lourdement armés et accompagnés d’un berger allemand, faisaient leur ronde.

Certains d’entre nous les avaient interpellés, mais quel que soit le ton employé, cela se finissait invariablement par leur trépas. Aussi, personne ne se risquait à ne serait-ce que les dévisager.

Les soldats n’avaient même pas pris la peine de récupérer les corps à l’intérieur de l’enceinte.

L’armée fit venir d’autres groupes de prisonniers et, bien que notre enclos fût déjà plein à craquer, s’acharna à faire rentrer les malheureux à l’intérieur.

Malgré le risque de se faire tirer dessus, il y eut quand même des cris de protestation.

— Il n’y a plus de places ! hurla quelqu’un.
— On n’est pas des bêtes ! beugla un autre.

Mais sourds aux suppliques, les militaires repoussèrent quand même cette nouvelle fournée d’anonymes captifs à l’intérieur.

Je fus acculée contre le grillage puis poussée par la foule contre cette dernière. La pression fut telle que la clôture finit par céder.

Je me retrouvais aplatie dans la fange boueuse. Je sentais les pieds et les corps me labourer le dos. Mes doigts s’étaient accrochés au fil de fer du grillage. Je tentais en vain de m’extraire du piège mais il était manifeste que j’allais périr, écrasée par la foule et enfouie dans la boue. J’entendis des coups de mitraillette. Ces derniers me sauvèrent la vie.

Le poids sur mon corps s’allégea. La plupart avaient cessé tout mouvement et tentaient, vaille que vaille, de maintenir la position debout. Je redressai la tête et aperçus une dizaine de civils s’enfuyant devant moi.

C’est alors que je commis une folie. Je décidai de tenter de m’échapper à mon tour avant que l’enclos ne soit refermé.

Je m’extirpai très difficilement de la boue spongieuse, se faisant, je sentis le fil de fer du grillage m’arracher la peau de mes phalanges, puis me redressai pour porter le plus grand sprint de toute ma vie.

Je me revois courir sans un regard en arrière, zigzaguer, éviter le corps d’un fugitif fauché par une balle dans la nuque juste devant moi, sauter un fossé et me diriger droit devant vers une forêt qui se profilait.

Ce n’est qu’arrivée, hors d’haleine, à ce que je supposais le fin fond de ce bois, que je réalisai que mes doigts me brûlaient affreusement. Je sentis distinctement la boue qui s’était infiltrée dans les profondes entailles situées sous leurs jointures.

Je décidai de ralentir et de me mouvoir le plus silencieusement possible pour éviter de me faire repérer.

De loin, j’entendis les hélicoptères qui faisaient des va-et-vient incessants.

On nous cherchait. Nous, car d’autres que moi s’en étaient tiré. Sains et saufs.

Forte de mon expérience de mon arrestation, j’avais décrété qu’il était préférable de faire route seule plutôt qu’accompagnée. Aussi, il m’est arrivée, je l’avoue, d’avoir dû semer certains fugitifs croisés par hasard dans les profondeurs de la forêt.

Je ne sais combien d’heures j’ai marché ainsi, mais assoiffée et à bout de forces, je finis par m’écrouler de fatigue non loin d’une clairière.

J’avais pris soin de me mettre à l’abri des hélicoptères sous un bosquet d’arbres touffus. Malgré le fait que mes blessures aux doigts me brûlaient affreusement, je m’étais rapidement endormie…

 

— Madame… osa timidement un infirmier. Désolée de vous interrompre, mais c’est l’heure de votre médicament. fit-il en tendant un gobelet d’eau et un énorme cachet bleu.

Ma narratrice obtempéra et avala d’un trait sa gigantesque pilule.

— Mais… Vous êtes une patiente ? m’exclamai-je.

Le regard dans le vague, elle ne me répondit pas et s’éloigna pour se diriger vers le téléviseur que plusieurs autres toqués fixaient l’air hébété.

— Elle est étonnante, n’est-ce pas ? lança, goguenard, l’infirmier. Elle fait le coup à tous les petits nouveaux. Elle raconte le même bobard depuis des années. Les éclairs, l’émeute, les militaires qui flinguent à tout-va. On s’y croirait. Elle y met tellement de conviction.
— Je… Je pensais qu’elle était ici, comme moi, pour la visite… Vu qu’elle ne porte pas de blouse…
— Tous nos patients ne portent pas la blouse. expliqua doctement le jeune homme. Ceux qui la portent sont vraiment zinzins. Avec elle, on n’a pas de souci : elle n’est pas dangereuse. Alors, on lui permet de s’habiller comme une civile.
— De quoi souffre-t-elle ? m’enquis-je, toujours sous le choc d’avoir été bernée par une patiente du service de psychiatrie.
— Psychose sévère. répondit, d’un air distrait, l’infirmier avant de m’inviter à continuer la visite des nouveaux locaux du groupe hospitalier dans lequel j’allais bientôt exercer.

Plus tard, alors que je m’apprêtais à prendre congé, mon regard tomba de nouveau sur la salle du téléviseur.

Je décidai, alors, de m’y rendre à mon tour pour mieux observer celle qui m’avait servi ce récit d’éclairs foudroyant et d’émeute avec autant de véracité.

Bien que je me dressais juste devant elle, elle ne semblait plus me voir. D’ailleurs, elle ne semblait plus voir personne.

Comme tous les autres patients, son regard était étrangement fixe et distant.

Je lui fis un signe de ma main et fus à peine surpris de voir qu’elle ne réagissait pas.

Mes yeux se posèrent par hasard sur ses mains et je fus frappée de constater plusieurs marques profondes sur ses doigts.

Juste au niveau de leur jointure…

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Un amour qui prend fin

Lors du dernier atelier d’écriture, on devait écrire en 10 minutes à partir d’une collection de 5 cartes postales toutes choisies par nos blanches mains dans un tas de cartes et photos hétéroclites.

J’ai donc tiré mon jeu de 5 cartes mais une seule m’a vraiment parlée.

Une photo prise en noir et blanc de Jean Cocteau avec un jeune homme du nom de Tristan Tzara (un fameux dadaïste mais ça, je ne l’ai su que plus tard en farfouillant sur Internet).

J’ai également retrouvé la photo.

JeanEtTristan

Voici mon texte.

Jean l’aimait encore. Et c’était bien ça le drame parce que lui ne l’aimait plus.
Son Tristan. Son beau Tristan.
Son héros de conte médiéval qui n’avait désormais d’yeux que pour cette danseuse nue.
Il avait pourtant accédé à sa demande : une dernière photo d’eux ensemble prise par Erik Satie.
Elle serait le vestige de leur amour.

Tristan n’avait jamais su choisir.
Les hommes… Les femmes…
Il n’a jamais su choisir. Pourquoi d’ailleurs ?
Il lui avait raconté les deux âges de sa vie.
Le premier : celui où il ne jurait que pour la gente féminine et qui s’était éteinte brutalement sans prévenir.
Depuis il éprouvait un goût immodéré pour les hommes. Le second âge…
Ils s’étaient rencontrés à l’un des derniers vernissages de Magritte. Celle sur la nature et la Mer. Ce fut le coup de foudre.
Mais voilà tout ça, c’était du passé puisque le second âge prenait fin. Tristan revenait à ses anciens amours : les femmes. Cette danseuse surtout, aperçue dans un gala.
Jean ne pouvait s’empêcher de la haïr.
Elle lui rappelait que trop bien ce sentiment d’abandon permanent qu’il ressentait enfant.
Il se revoit encore petit garçonnet à jouer seul dans les combles de la demeure familiale. Il adorait se suspendre aux poutres. Il trompait son ennui comme il pouvait en tentant d’oublier qu’il n’était qu’un fardeau pour ses parents.

Le fardeau… Voilà ce qu’il était même maintenant. Un fardeau pour Tristan.

Alors, les yeux rougis et la gorge serrée, il contemplait cette photo d’eux ensemble.
Une photo magnifique mais qui puait le mensonge.
Tristan penchait tendrement sa tête vers lui alors qu’il ne pensait qu’à Elle.
Seul, le regard de chien battu de Jean trahissait l’imposture.
On y lisait « Pourquoi m’abandonnes-tu ? »

Pourquoi y ai-je vu la fin d’un amour et de la souffrance ? Est-ce parce que je constate aussi dans mon propre couple cette mutation qui fait de nous plus des colocataires que des amoureux ? Sûrement.

Publié dans A propos d'écriture

La lune rousse

Encore toute exaltée, elle lui contait une nouvelle anecdote de sa folle jeunesse. Cela ne remontait qu’à peine plus d’une petite dizaine d’années, mais la nostalgie de Véronique était telle qu’on avait l’impression à l’entendre que cela se passait il y a des décennies.

Tout en lui narrant les détails qui allaient rendre son histoire encore plus croustillante, elle déambulait de pièce en pièce, là précisément où se tenait son récit. Cette maison était l’endroit qui recelait tous les bons et moins bons souvenirs de cette période particulièrement marquante pour Véronique. Elle lui montrait d’abord ce qui avait tenu lieu de chambre qui avait un aspect misérable du fait de l’abandon prolongé de la baraque, puis la salle de bain où la plupart des carreaux avaient délaissé les murs.

Tandis que Véronique l’entraînait cette fois vers le salon attenant à la terrasse, ou du moins ce qu’il en restait – un pan du mur extérieur de l’étage s’était écroulé si bien qu’avant même d’emprunter la porte-fenêtre pour sortir on avait déjà une vue imprenable sur la mer et le port de la ville – elle se dit à elle-même, qu’à la réflexion, les souvenirs devaient remonter à plus de dix ans.

Véronique semblait curieusement ne pas s’être aperçue que la maison était devenue une véritable ruine branlante comme si elle avait été la cible d’un bombardement. Ou alors, peut-être faisait-elle mine de ne pas s’en rendre compte car trop heureuse d’évoquer ce passé qui faisait que sa vie pu être qualifiée d’exaltante et ainsi donc pour mieux nier le vide et la décrépitude de son existence présente.

Radieuse, elle rejoignit la terrasse en enjambant les débris de mur et lui montra la magnifique vue.

Et c’est vrai que le panorama était splendide. La maison construite en hauteur de colline surplombait le village et son petit port de pêche. Le soleil finissait de se coucher en teintant la mer d’huile de ce ton orangé virant au rouge si caractéristique. On aurait presque pu profiter de cette plénitude.

Le ciel commençait à s’obscurcir et Véronique n’en finissait plus d’évoquer ce passé. Son passé. Plus rien d’autre ne comptait. Elle ne vit pas – ou semblait ne pas voir – que la terrasse menaçait de s’écrouler. Véronique parlait toujours alors qu’elle ne l’écoutait plus aux prises avec un malaise de plus en plus grandissant. La maison ne semblait pas être la seule à avoir subit les foudres d’un cataclysme ou d’une guerre. Les bâtiments qui l’avoisinaient était sérieusement délabrés aussi. Des balcons en partie écroulés, des murs effrités voire parfois amputés. Tout le village en fait. Un village mort. Voilà où elle avait été entraînée. Pas âme qui vive. Seul le ressac des vagues brisaient ce silence de mort.

Complètement sonnée parce ce qu’elle venait de réaliser, elle ne s’aperçut pas tout de suite que Véronique s’était arrêtée de parler. Elle se tourna pour la chercher et la trouva immobile face à la mer.

Cette dernière était comme figée. Elle mirait le ciel avec un air empreint à la fois d’une sorte de solennité et d’une profonde tristesse. Elle l’appela mais Véronique ne semblait pas l’entendre.

Son regard se perdait au loin sur la lune qui, ce soir-là, était une lune rousse si énorme qu’on eut dit un nouveau soleil venu remplacer au pied levé celui qui se tenait là quelques minutes plus tôt.

Elle observa également un long moment le satellite avec une angoisse grandissante. La lune est-elle si grosse d’habitude ? Est-ce normal ? Mais d’ailleurs, est-ce normal d’être ici ?

Elle arracha ses yeux de l’énorme boule orangée et s’appesantit sur le village. A son grand étonnement elle vit à chaque fenêtre, à chaque terrasse, et à chaque balcon, une femme érigée telle une statue.

Ces dernières, tout comme Véronique, regardaient le ciel ou plutôt la lune rousse qui était comme posée sur la mer.

Celles qui se trouvaient le plus proches et dont elle pouvait contempler à loisir leur expression arboraient ce même regard perdu et affligé au loin.

Exactement celui de Véronique à l’instant même. Toutes avaient la tête légèrement inclinée et cet étrange petit sourire à peine esquissé aux lèvres.