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Blizzard – 7ème nouvelle du projet Bradbury – partie 5

Quand le moteur cale – Première

C’était exactement comme Thomas l’imaginait : le soleil, le ciel bleu, la mer tout aussi bleue et le vent.

Glacial le vent, quand même…

Après tout ce qu’on lui avait vanté du climat méditerranéen, il s’attendait à un peu plus de douceur que chez lui, dans la capitale. Même Michel, le propriétaire du gîte, en vrai gars du pays, semblait surpris de ce froid.

Les ours… C’est vrai. se remémora le cadre parisien.

Ces derniers avaient effectivement prédit qu’il ferait particulièrement frisquet cette année.

Thomas trouvait, malgré tout, agréable d’affronter les bourrasques glacées du mistral le temps de se rendre à pied de la petite dépendance où il dormait vers la résidence principale pour profiter d’un succulent petit-déjeuner préparé, avec amour, par Marion la truculente compagne de Michel. Le changement d’air, même frais et venteux, lui était profitable. Il se sentait déjà mieux et plus vivant depuis qu’il avait quitté sa banlieue alto-séquanaise.

Tout en lui apportant son expresso serré, Marion l’informa que son homme avait dû partir pour Marseille de bonne heure ce matin. Il était allé récupérer un de leurs amis, hospitalisé en urgence depuis la veille.

« Une colite néphrétique… ça doit faire mal, ça ! Paraît que c’est plus douloureux qu’un accouchement. Sauf que vous voyez, j’ai jamais accouché, moi. Alors, je ne peux pas comparer. expliqua-t-elle, avant d’éclater d’un rire si communicatif que Thomas, de nature taciturne, s’en amusa également.

— Je n’ai jamais accouché non plus, ni même été victime de colite néphrétique… fit ce dernier.

— C’est pas le genre d’expérience qu’on a envie de vivre, on est bien d’accord ! Ces douleurs je les laisse aux autres, vous voyez ?» lança la bonne femme avant d’être gagnée à nouveau par l’hilarité.

Thomas avait prévu de passer la journée à Bandol, aussi prit-il rapidement congé.

Cela faisait maintenant deux jours qu’il était descendu dans le sud et, pourtant, même s’il se sentait ragaillardi, Jane le hantait encore. Il s’était réveillé en sursaut ce matin-là, la trique en l’air, à moitié surpris et à moitié honteux. Tout était confus et la seule chose dont il était certain, c’est qu’ils avaient manifestement dépassés le stade du baiser de sa petite cuisine, blottis l’un contre l’autre, entre le frigidaire et l’évier.

Alors, qu’il lança le starter de la Fiat Punto de location et qu’il passa la première, des bribes de son rêve lui revinrent enfin en mémoire.

Jane… Oui… Elle lui suçait la bite…

De nouveau le sexe en érection, Thomas se racla la gorge et tenta vainement de reprendre contrôle, mais il cala, à peine sorti de la propriété. Comme Marion se tenait dans le jardin à ce moment-là, elle avait assisté à la scène.

« Ah, ce froid ! C’est quelque chose quand même ! lui cria-t-elle pour couvrir les bourrasques du mistral. On en arrive à caler maintenant…

— Je crois que j’aurais dû attendre avant de démarrer. » admit, penaud, le parisien.

Par contre, je n’ai aucun souci de refroidissement pour ma libido. Il va même me falloir une douche glacée… pensa-t-il, gêné.

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Blizzard – 7ème nouvelle du projet Bradbury – Partie 4

Poignardé par un calcul

Jean-Charles observait les gouttes qui tombaient lentement depuis la poche de sa perfusion vers le tube relié à son avant-bras. Le travail avait duré toute la nuit et la délivrance survint pour l’aurore : le paléontologue avait pissé les derniers fragments de son calcul rénal dans la cuvette des toilettes de sa chambre d’hôpital, juste à temps pour le petit déjeuner.

« Une colite néphrétique c’est aussi douloureux qu’un accouchement. » lui avait glissé, compatissant, l’interne qui l’avait pris en charge.

En cela, Jean-Charles — bien qu’il n’eut jamais accouché de sa vie — n’en douta point. L’intensité de la souffrance était, en effet, pour lui totalement inédite et, en plus, il n’avait même pas pu bénéficier de la péridurale. Après son admission aux urgences de la Timone à Marseille, puis la désintégration à l’aide des ultrasons de l’énorme calcul du rein gauche, il fut placé dans une chambre. Il y passa le reste de la nuit à subir les spasmes de ses reins, et, à chaque passage aux toilettes, mettait bas ce qui lui semblait être des petits cailloux aussi saillants et coupants que des bris de verre. Le personnel médical avait quand même consenti à lui perfuser des puissants anti-douleurs, bien que ces derniers eurent une efficacité que le chercheur jugea très limitée.

Maintenant, les muscles froissés et toujours sous l’effet des drogues, il se sentait enfin glisser vers un repos salvateur.

Lorsqu’il en émergea, plusieurs heures plus tard, il aperçut le nez de patate écrasé de son pote Michel lui faisant face.

« T’as une sale gueule. lui glissa la voix rauque de ce dernier.
— ça n’équivaudra jamais la tienne. répliqua, d’une petite voix pâteuse, Jean-Charles, mais le meilleur ami du chercheur ne releva même pas sa pique.
— Le toubib a dit que tu t’en remettrais. Ce que je ne doute pas. Mais il a dit aussi que t’avais besoin de repos. J’ai toujours pensé que c’était une mauvaise idée d’interrompre ta retraite. Bref, tout est arrangé. Tu pars avec moi à Saint-Cyr dès ce soir. Manon est déjà en train d’aérer ta baraque. »

Jean-Charles n’avait pas mis les pieds dans sa petite maison de Saint-Cyr-sur-Mer depuis l’été dernier.
Il y avait fait un bref passage pour se réapproprier un peu de sa vie d’avant, celle de retraité.

Une photo apparue sur l’écran de son mobile avait brutalement interrompue cette dernière. Cela remontait maintenant à plus de deux ans…
Depuis ce jour où il avait accepté de partir en Mongolie.
Depuis qu’il avait fait la découverte de sa carrière. De sa vie même.

Jean-Charles avait ensuite accepté l’offre de l’Institut d’Étude du Neandertal où, désormais, il découpait, mesurait, pesait, et répertoriait les muscles, les organes, les tendons, les os et tous les autres tissus composant un corps humain de type néandertalien dont les anciens propriétaires – objets de la découverte de sa carrière – avaient eu l’extrême bonté de lui léguer après leur trépas. Et même Gérard, son ami, son merveilleux Cyrano, jouant si bien de son harmonica et qui, jusqu’ici, ayant eu l’audace de rester vivant et caché pour se soustraire à l’ignoble dissection, avait fini par lui confier sa dépouille exsangue.

Poignardé derrière un bar mal famé, le rein gauche horriblement meurtri.

Tout comme celui de Jean-Charles. Poignardé par un calcul.

C’était trop gros pour être une coïncidence. Ce calcul était-il le fruit d’un punition divine ? Ou l’expression symptomatique de sa culpabilité mal assumée ?

Pour l’instant, le paléontologue ne détenait pas la réponse, mais il lui sembla qu’il était effectivement crucial de quitter Marseille pour St-Cyr-sur-Mer.

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« Le déferlement » – 6ème nouvelle – Partie 5

Précédemment : Partie 1, Partie 2, Partie 3 et Partie 4

Samedi 31 octobre

Jérôme était manifestement éméché. Voire même, bien imbibé. À coté de lui, sur une petite table s’amassait plusieurs verres à pied. Vides. Il y avait aussi, dans un seau à glaces — désormais complètement fondues —, une bouteille de champagne. Vide elle aussi. L’époux de Jane était avachi sur un fauteuil. Sa cravate était dénouée, sa chemise était en partie déboutonnée vers le col pour laisser respirer son cou rougi pas l’excès d’alcool, et en partie sortie de son pantalon. De ses yeux vitreux, il observait, avec un sourire graveleux, les jambes interminables se dandiner devant lui. Ces dernières étaient juchées sur des escarpins aux talons tout aussi interminables. Jérôme s’y reprit à trois fois pour saisir la cuisse qui lui faisait face, et quand il y parvint enfin, il glissa sa main pataude vers le haut. Elle atteignit enfin la mini-jupe qui couvrait déjà à peine le fessier de la bimbo. Cette dernière gloussa bêtement et s’assit en califourchon sur les cuisses de l’époux de Jane. « Oh, t’as envie de moi, bébé » minaudait-elle tout en faisant valser la cravate. Elle entreprit de finir de déboutonner sa chemise puis s’attaqua à la braguette. Jérôme l’attira brusquement vers lui et ils s’embrassèrent. Quand leurs bouches se séparèrent pour reprendre haleine, la lumière projetée depuis la lampe de chevet éclaira le visage de Thomas, le voisin du 6ème étage. Il avait un regard brillant et fiévreux. Ce dernier glissa sa main vers les seins de Jane, elle-même assise sur ses cuisses à la place de la bimbo…

Elle se réveilla en sursaut. Blottis sous sa couette, Victor et Lily dormaient encore. La nuit avait été passablement agitée et ponctuée par des frayeurs nocturnes. À la fin, Jane avait consenti à ce que ses deux enfants viennent la rejoindre dans son lit. Sentir leurs petits corps tout chauds contre le sien l’avait également rassérénée. Elle s’était enfin assoupie mais ne voulait surtout pas savoir à quelle heure. Jane se leva le plus silencieusement possible afin de ne pas réveiller les gosses. Elle se dirigea à pas de loup vers les toilettes, ouvrit la porte, le cœur tambourinant, souleva d’une main tremblante le couvercle et fut soulagée de n’y voir que de l’eau. Elle inspira bruyamment pour se donner du courage, tomba le bas de son pyjama et soulagea sa vessie un peu trop précipitamment, il est vrai. Jane se fit ensuite un café serré car le manque de sommeil commençait déjà à lui filer un sacré mal de crâne. En entendant du remue-ménage de l’autre côté de sa porte d’entrée, elle l’ouvrit pour voir ce qu’il en était.

Elle tomba sur Valérie dans le couloir. Cette dernière tirait une valise et se dirigeait vers le hall d’entrée de l’immeuble. « Tu as vu les infos à la télé ? » l’apostropha sa voisine d’un air alarmé lorsqu’elle l’aperçut sur le seuil. Devant la réponse négative de Jane, elle reprit de plus belle. « On en parle partout. Les rats. Ils sont en train d’envahir tout Paris et les banlieues. Ils disent qu’ils ont jamais vu ça. Moi, avec ce qui t’ai arrivée hier et à Angela, je reste pas un minute de plus ici. J’ose plus aller aux chiottes, c’est dire ! Franchement, comment tu fais ? Moi, à ta place, je serais partie… Ah bon ? T’as pas trouvé de chambre d’hôtel ? Mais… T’as pas de famille qui pourrait t’héberger ? Tu vas forcément trouver un point de chute… »

Mais il n’y avait aucun point de chute. Rien. Elle allait devoir passer une nuit de plus avec ses enfants dans un appartement désormais menaçant. À la suite de cet échange matinal, Jane contacta bien d’autres hôtels mais devant les réponses négatives de ces derniers, finit par abandonner. Elle alluma la télévision. On repassait en boucle des vidéos amateurs d’attroupement de rats vers les poubelles, ou encore courant sur les rails de métro, le tout étant commenté en voix off avec un ton des plus alarmistes. Elle décida de couper la télévision. Elle décida aussi, qu’une nuit supplémentaire dans ce F3 c’était déjà trop, et qu’ils n’étaient pas obligés d’y rester pour la journée en plus. Lorsque les enfants émergèrent, elle leur suggéra l’idée de passer le samedi à l’extérieur. Ils iraient partout : restaurants, centre commercial, café, n’importe quoi, le tout était de gagner du temps avant de devoir revenir dormir ici. Victor et Lily approuvèrent. « On pourra se déguiser quand même, hein, maman ? » émit son petit garçon. Comme on n’en était pas à une aberration près, elle leur répondit un « Bien sûr, mes trésors ! ». Si bien que moins d’une heure plus tard, Jane quitta le domicile avec un petit zombie de cinq ans et un petit fantôme installé dans sa poussette-canne. Ils prirent le bus qui desservait la station toute proche du nouveau petit centre commercial de la commune voisine et que Jane appréciait bien.

Tandis que le bus empruntait le pont, Jane s’aperçut que la Seine était très haute et qu’elle n’avait même jamais atteint un tel niveau depuis qu’elle habite ici. Cela n’avait rien d’étonnant. Elle calcula qu’il pleuvait sans discontinuité depuis plus de deux semaines. Ils arrivèrent enfin à leur station et gagnèrent rapidement le centre commercial. Après une première boutique de jouets où elle dû acheter un dinosaure à Victor et une poupée à Lily, Jane réussit à les entraîner à un Starbuck à l’étage supérieur. Une fois installés avec leurs consommations et les enfants concentrés sur leurs nouveaux jouets, elle sortit le mobile de son sac à main et découvrit qu’elle avait eu deux appels. L’un de son mari. Toujours en colère, elle décida d’ignorer ce premier appel. Le second, un numéro inconnu mais qu’il lui sembla familier. Ce dernier interlocuteur avait même laissé un message sur sa boîte vocale. Elle fut assez surprise d’entendre la voix de Thomas. Sur son message, il disait qu’il s’était permis de l’appeler pour s’assurer qu’elle s’était remise de l’incident d’hier, et que, scandalisé de la réponse désinvolte du syndic, il les avaient alors relancés avec insistance concernant la dératisation. Elle resta coite, un vague sourire aux lèvres, puis soudain, s’empourpra en repensant à son rêve nocturne. Finalement, elle décida de le rappeler, ne serait-ce que pour le remercier de son intervention, du moins, tentait-elle de se persuader que c’était uniquement pour ça. Un appel cordial entre bons voisins. Et puis, leurs enfants se fréquentaient. Le petit Léo était souvent chez elle à l’heure du goûter les samedis. Bref, rien que de plus normal. Sur la liste des appels entrants, elle effleura d’un doigt tremblant le numéro de mobile du voisin du 6ème — objet d’un étrange rêve érotique.

À sa grande surprise, il décrocha tout de suite. Jane aurait préféré remercier son voisin avec moins de trémolos dans la voix. Elle aurait aimé aussi que les battements de son cœur fussent moins rapides. Intérieurement, elle se lançait des noms d’oiseaux, tandis qu’elle échangeait des banalités d’usage avec Thomas. Comme Valérie, ce dernier lui évoqua l’omniprésence des rongeurs dans les actualités. Un expert aurait expliqué que c’était dû à une crue imminente de la Seine. Les habitats des rats avaient été submergés : carrières, égouts, travaux, si bien qu’ils s’étaient mis à déferler dans les habitats humains. Elle trouva l’explication plausible. « Compte tenu de la position de votre logement, en rez-de-chaussée… Vous n’ignorez pas que vous êtes particulièrement exposée à une nouvelle irruption de ces bestioles. Avez-vous pu trouver un autre endroit où dormir pour les prochaines nuits ? » avait lancé Thomas d’un ton grave. Devant sa réponse négative, il lui répondit que c’était effectivement ennuyeux. Il y eut un long silence gêné par la suite. Finalement, Jane lui expliqua sur le ton le plus léger possible, qu’elle s’était réfugiée pour la journée avec ses deux enfants dans le petit centre commercial. La décoration d’Halloween était splendide et il y avait de nombreuses animations pour les gosses.
Victor suspendit son jeu et demanda à brûle pourpoint à sa mère à qui elle s’adressait. En apprenant qu’il s’agissait du papa de Léo, le petit s’écria. « Oh maman, il peut venir ici, Léo, dis ? »
Thomas qui n’avait rien perdu de l’échange entre la mère et son petit garçon en profita pour glisser « qu’il n’était pas contre se promener dans le centre commercial vu que Léo semble mourir d’ennui. ». Jane se faufila dans la brèche ainsi ouverte en arguant que « c’était également une bonne idée que les enfants se retrouvent pour cette après-midi d’Halloween ».
C’est ainsi, que les deux familles monoparentales furent assez vite réunies dans une pizzeria. Durant le déjeuner, face aux accoutrements des enfants de Jane, Léo maugréa qu’il aimerait bien être déguisé lui aussi. Ainsi, se rendirent-ils tous à l’atelier maquillage, juste après un café serré et l’addition que Thomas voulut régler intégralement.

En sortant du centre commercial, après un après-midi gaie et insouciante (et c’était somme toute, assez imprévu), ils tombèrent sur un rat écrasé par un véhicule. La vue du corps écrabouillé fit hurler de terreur Victor que Lily imita rapidement. Jane tenta vainement de calmer son petit garçon quand Thomas lui saisit le bras et posa une main rassurante sur l’épaule de l’enfant.
« Bon… Ça suffit comme ça, il est hors de question que je vous laisse dormir chez vous. Excusez-moi de vous forcer la main, Jane, mais vous allez devoir passer la nuit chez moi. À la guerre comme à la guerre. lança son voisin sur un ton n’autorisant aucun refus.
— Je ne voudrais pas vous déranger…
— Vous ne me dérangerez absolument pas.»
L’affaire était close.

En arrivant à la résidence, ils croisèrent un voisin du 4ème passablement irrité : l’ascenseur ne marchait plus et il était chargé de deux sacs de courses.
« Vous vous rendez compte ! Tout ça à cause des rats. maugréa-t-il.
— Comment ça ? fit Jane.
— Il paraît qu’ils sont dans les caves et qu’ils ont grignoté les câbles, notamment ceux qui alimentent l’ascenseur. C’est le technicien qui me l’a dit. Il a aussi dit qu’il ne fera rien du weekend tant qu’il y aurait cette histoire de rats. Bref, on est sans ascenseur !»
Jane et les enfants, flanqués de Thomas et Léo, entrèrent dans leur domicile. L’odeur d’égout était revenu et c’était même irrespirable.
« Bon sang, si vous avez encore des hésitations concernant ma proposition de vous héberger, là, vous devriez ne plus en avoir. Ne vous tracassez pas, faîtes rapidement un sac. J’ai tout ce qu’il faut chez moi. lança Thomas en se pinçant le nez avant de reprendre. Vous voulez bien que j’emmène les enfants avec moi au 6ème, le temps que vous préparez vos affaires ? »
Jane y consentit devant les visages terrifiés de Victor et Lily. Elle entreprit ensuite de glisser les pyjamas, les trousses de toilettes, des affaires de rechange et même le doudou-souris de sa petite fille qui lui faisait désormais un petit peu horreur. Alors qu’elle s’apprêtait à sortir, elle entendit un vague bloup-bloup provenant de la cuisine. Elle s’approcha de l’évier et vit avec dégout que le fond était tapissé d’une eau noirâtre épaisse. Cette dernière était manifestement remontée des canalisations. Quelques bulles tentaient d’en percer la surface puis l’une éclata. Une odeur de viande faisandé empuantit l’atmosphère. Elle réprima une nausée et quitta précipitamment son logement.

Celui de Thomas n’était pas plus vaste que le sien. Jane et les enfants dormiraient sur le canapé-lit du séjour. Ils dinèrent tous devant un DVD de dessin-animé Pixar : les adultes s’étaient mis d’accord d’épargner les enfants en évitant les informations. Durant la séance de home-cinema, ils consultaient discrètement leur mobile respectif pour se tenir informé et, de temps en temps, l’un des deux montrait à l’autre l’écran de son smartphone avec un regard lourd d’inquiétude.
« Déferlement de rats, rue de Rivoli »
« La Seine en crue »
« Panne générale de plusieurs lignes de métro à cause des rats et de la montée des eaux…»
« Des témoignages troublants : les rats seraient agressifs »

Tandis que la soirée avançait, des sirènes de pompiers et des hélicoptères se firent entendre de plus en plus fréquemment. Mais ce qui perturba le plus Jane, c’était d’entendre ces hurlements de chats qu’elle pouvait difficilement imputer à l’excitation de la chasse mais plutôt à des cris de terreur. Le canapé-lit ouvert, elle avait réussi malgré tout à endormir ses deux enfants. Elle en était à observer le visage de Victor, agité, qui semblait en proie à une terreur nocturne imminente lorsqu’une panne d’électricité s’invita brusquement. Thomas, qui avait regagné sa chambre, revint vers l’entrée, ouvrit le placard électrique et tenta de remettre le compteur en marche. La lumière réapparut mais sauta à nouveau quelques secondes plus tard. Thomas ouvrit sa porte pour déterminer si la panne était générale à l’immeuble. Il appuya sur l’un des interrupteurs du couloir mais seul l’éclairage indiquant la voie de secours était illuminée. Une très faible lumière rougeâtre qui donnait au couloir un air glauque et menaçant.

« De mieux en mieux… murmura-t-il à l’adresse de Jane. Je suppose que c’est l’œuvre des rats… Ou alors c’est peut-être la Seine qui a atteint notre immeuble. ». Il avait lancé cette dernière hypothèse sur le ton de la plaisanterie mais Jane, soudain affolée, n’en perçut rien. Elle pensa à ses photos de famille. Si la Seine était en crue, peut-être était-elle en train de dilapider toute sa vie : son mariage, la naissance de ses enfants, ses parents et son père, surtout, dont la mémoire n’avait pas besoin d’un fleuve en crue pour se dilapider toute seule. Elle eut, alors, la furieuse envie de redescendre chez elle pour voir ce qu’il était possible de sauver. Elle en informa Thomas qui ne cacha pas son inquiétude. Il tenta même de la dissuader mais devant son obstination finit par lui fournir sa meilleure lampe torche.
« Pas d’imprudence, hein ?
— Promis. lui lança-t-elle avec un sourire qui se voulait rassurant. Je ne serai pas longue.»

Elle gagna rapidement l’escalier puis le descendit quatre à quatre jusqu’à ce qu’un mouvement sur sa droite la retint. Jane tourna la tête vers l’une des lucarnes qui donnait sur l’extérieur. Un chat courait et, derrière lui, une vague masse semblait le poursuivre et même gagner du terrain. Il lui fallut du temps pour comprendre que la masse noire protéiforme était en fait composée de rats. Avant même que le chat ne disparaisse de son champ de vision, la masse se jeta sur le félin. Les hurlements perçants qui s’ensuivirent étaient abominables. Horrifiée, elle courut pour fuir cette vision d’horreur et manqua louper une marche dans sa descente précipitée. Arrivant au rez de chaussée, juste au moment où elle allait ouvrir la porte, Jane réprima une violente envie de vomir. Il lui fallu du temps pour que ses jambes cessent de trembler et pour pouvoir affronter le rez-de-chaussée et son domicile. Elle inspira bruyamment pour se donner du courage et ouvrit la porte. Elle braqua ensuite la lampe-torche dans une direction. Puis dans l’autre. Il n’y avait rien qu’un couloir désert. Elle s’y engouffra malgré tout prudemment.
Jane courut vers la porte d’entrée de son logement. Manifestement, la Seine n’était pas montée jusqu’à son palier, elle était donc confiante sur l’état de son appartement et, a fortiori, sur celle de ses photos de famille. Elle glissa sa clé et pénétra chez elle, le cœur battant.

L’appartement était tel qu’elle l’avait laissé quelques heures plus tôt, y compris l’odeur infecte des canalisations. Elle se remémora qu’elle avait condamné le vide-ordure et fermé à double tour les WC, aussi, fut-elle rassurée de ne point faire de mauvaise rencontre. Elle décida de placer en hauteur ce qui lui tenait le plus à cœur. Les albums de famille puis les boîtes de chaussures remplies de photos devant être triées furent rapidement empilées sur les étagères les plus hautes de son dressing. Satisfaite, elle estima qu’il était temps de remonter chez Thomas. En parcourant le couloir jusqu’à la porte d’entrée, Jane perçut un petit bruit. D’abord, à peine perceptible mais qui se manifesta à nouveau, cette fois-ci plus nettement. Elle sut instantanément sa nature et sa provenance. Elle aurait voulu pouvoir se tromper ou faire comme s’il n’y avait rien mais le claquement bref du couvercle de la cuvette se rabattant se fit entendre une troisième fois. Clac. Au lieu de sortir de chez elle, Jane resta figée, la main sur la poignet de sa porte d’entrée.

Clac ! Son cœur tressaillit.

CLAC ! Sa main droite quitta la poignet de porte et tomba mollement le long de son corps.

CLAC ! Comme un mauvais rêve dont on connaît déjà la fin, elle se dirigeait lentement vers les WC, totalement hypnotisée. Jane braqua sa lampe torche sur la poignet de la porte des toilettes. Une respiration trop lourde et trop rapide se fit entendre. La sienne. Une main saisit la petite clé et la tourna. La sienne.
« Ne l’ouvre pas. NE L’OUVRE PAS ! Tu sais ce qu’il y a derrière… » pensait-elle, mais elle posa pourtant sa main sur la poignet.
Elle l’actionna et poussa la porte.

Et rien…

Elle se mit à pouffer. Il n’y avait rien d’autre que cette cuvette imbécile avec son couvercle rabattue. Comme partout ailleurs, l’odeur était infecte. Il n’y manquait que le petit pot de Lily pour que tout soit normal. Elle poussa finalement un « OUF ! » de soulagement puis se mit à parler à voix haute à l’adresse de la cuvette.
« Avec tout ce que j’ai versé dans ce putain de chiotte, vous êtes certainement en train de pourrir au fond, bouffés par le destop et le produit miracle. Saloperies de rats ! »
En guise de réponse, la cuvette conserva son mutisme imbécile.

BANG !
Le couvercle s’ouvrit et percuta brutalement le réservoir en céramique. La cuvette se mit instantanément à vomir des rats tel un volcan expulsant ses panaches de lave. Les rongeurs, toutes griffes en avant et gueules ouvertes, semblèrent se projeter sur Jane.

Elle hurla tout en piquant le plus grand sprint de toute sa vie vers la sortie. Dans le couloir faiblement révélé par l’éclairage rouge des voies de secours, et toujours poursuivie par les rongeurs crachés par la lunette de ses toilettes, elle tomba nez à nez avec un autre groupe de rats semblant être sortis de nulle part. Ces derniers s’animèrent en l’apercevant et fondirent sur elle. Elle eut le temps d’ouvrir la porte de l’escalier avant d’être prise en sandwich par les deux groupes de rats. Elle monta les escaliers quatre à quatre, sans même perdre haleine et tout en hurlant de plus belle. Puis soudain, dans l’escalier, elle tomba sur une silhouette sombre qui lui sembla immense. Paniquée, Jane tenta d’échapper à l’ombre menaçante mais cette dernière fut plus rapide et lui saisit le bras pour la hisser.

« COUREZ ! Ils sont encore derrière. Ne vous arrêtez pas ! » hurla la silhouette avec la voix de Thomas juste avant de jeter quelque chose au sol. Avant de se détourner pour se sauver, elle eut le temps de voir une petite flammèche verte illuminer un attroupement de rats dont leurs sauts de marche en marche étaient si synchronisés et rapides que cela conférait au surnaturel.
Le pétard explosa et fit s’éparpiller les rats en tout sens, ce qui donna une avance certaine aux deux résidents.

Thomas et Jane atteignirent la porte du 6ème étage et s’engouffrèrent dans le couloir. Thomas força la fermeture de la porte de l’escalier qui mettait toujours un peu de temps pour se refermer. Se faisant, il écrasa un rat comme on l’eût fait en broyant un biscuit sec. La cervelle du rongeur explosa en petits morceaux.
Toujours en la tenant fermement par le bras, il inséra sa clé dans la serrure de son logement. Ils y entrèrent précipitamment. Ce n’est qu’une fois à l’intérieur que Jane se mit à trembler.

« Je ne sais pas pourquoi, mais votre petite virée nocturne avec ma lampe-torche, je ne la sentais pas. Vous ne m’en voulez pas si j’ai fini par vous suivre en laissant tout seuls les enfants ? Je crois que j’ai bien fait, non ? lança-t-il avec un ton pince sans rire.
— Des dizaines… Je crois bien qu’ils étaient une dizaine à déferler depuis la cuvette de mes toilettes… fit, dans un souffle, Jane avant de s’effondrer. Et puis… Ils m’ont poursuivie. Ils ont sûrement voulu me dévorer comme pour le chat : j’ai aperçu une masse de rats sauter sur un pauvre chat dehors. Il n’a eu aucune chance… Et puis, il y en avait d’autres… Pleins d’autres. Leurs yeux. Ils étaient rouges et fixes…
— Je sais. Je les ai vu… Ça va aller, maintenant. Vous ne risquez plus rien. »

Thomas l’avait entouré de ses bras. La tête niché dans son cou, elle se sentait bien. Enfin rassurée. Plus du tout seule. Elle ne pouvait pourtant pas s’empêcher de sangloter, comme une petite fille. Elle sentit les mains de son voisin lui frotter doucement le dos. De temps en temps, il ponctuait ses sanglots par un « chut » rassurant. Jane se blotti plus près de lui et il l’enlaça encore plus fort. Elle leva son visage inondé de larmes, et sentit qu’il déposa un petit baiser sur sa joue, puis un autre, et encore un autre. Ils finirent par s’embrasser.
« Non ! Non ! Il ne faut pas. Je ne peux pas faire ça. Je suis désolée, Thomas. lança, paniquée, Jane en se détachant brusquement de son voisin.
— Effectivement, je ne suis pas sûr que ça soit une bonne idée. finit par admettre Thomas, dans un souffle, après un long moment de flottement.

Ils furent tous deux brusquement sortis de leur malaise par l’irruption des trois enfants, terrifiés. Il fallu les rassurer puis les recoucher.
Enfin, silencieusement, les deux adultes observaient, depuis la large baie du séjour, les hélicoptères balayant en tout sens la ville de leurs puissants projecteurs. De plus, Il semblait que seuls les camions de pompiers et les lourds véhicules militaires sillonnaient les routes. Aux informations, on confirma la crue de la Seine tandis que le Préfet avait ordonné le blocage de la circulation pour faciliter l’intervention des secours et limiter les pillages.

Dimanche 1er novembre

Le corps lourd et douloureux, Jane émergea difficilement d’un sommeil sans rêve. Elle perçut les petites voix flutées de ses enfants. Le petit Léo était avec eux. Ensemble, les trois enfants jouaient sur une tablette, du moins, Lily suçait son pouce et observait les garçons. Les muscles froissés, elle se redressa péniblement du canapé-lit. Elle était étrangement soulagée de ne pas voir Thomas. Ils ne s’étaient pas remis de leur moment d’égarement. Ils avaient tendance à éviter de se regarder et les événements de la nuit tombaient plutôt bien. Mais là, au petit matin, où tout semblait rentré dans l’ordre, les yeux fuyants de son hôte étaient bien la dernière chose qu’elle avait envie d’affronter.

Après un petit café, Jane s’aperçut que Jérôme avait laissé plusieurs appels. Elle décida qu’il était temps d’en finir avec sa bouderie.

« Ah enfin ! Tu te rends compte que je me suis fait un sang d’encre. Pourquoi tu ne m’as rappelée, au moins pour me dire si tu avais pu fuir l’appartement.

— Nous avons été hébergés par Thomas.

— Thomas ?

— Le voisin du 6ème. Le père du petit Léo. Tu sais, le copain de Victor.

— Ah oui, je vois… Et bien, j’imagine qu’on lui doit une bonne bouteille…

— Oui, j’imagine…»  fit Jane d’une voix lasse.

Après un long silence tendu, Jérôme informa sa femme qu’il avait d’ors et déjà réservé une suite dans un hôtel. « Rien n’est trop beau pour ma petite famille… » se targuait-il avant de demander si ça avait vraiment été le chaos dans l’appartement.

— Est-ce que des rats expulsés en jets depuis les chiottes ça te semble assez chaotique ? railla Jane.

Elle dut finalement affronter le regard à la fois fuyant et blessé de Thomas pour lui annoncer que son mari avait enfin réussi à leur trouver un point de chute. Alors qu’elle le remerciait chaleureusement, il l’interrompit pour s’excuser mais elle le coupa. « Non… Vous ne me devez vraiment aucune excuse. C’est à moi de vous en faire. »

Jane prit donc congé avec ses deux enfants, et sans même repasser par leur F3, ils sortirent pour attendre leur taxi. Ils croisèrent l’agent d’entretien de la ville qu’ils avaient l’habitude de voir dans leur quartier. Ce dernier, avec une grimace de dégout, était en train de récupérer la dépouille d’un rat avec sa pelle afin de la jeter dans un benne. Une fois sa tâche accomplie, et s’apercevant qu’il était observé par la petite famille, il lança un « Ben, y z’avaient pas envie plus que nous d’être inondés les bestiaux ! C’est pour ça, qu’ils ont déferlé. On aurait fait pareil, non ?»

FIN

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« Le déferlement » – 6ème nouvelle – Partie 4

Précédemment : Partie 1, Partie 2 et Partie 3

Vendredi 30 octobre

Jane avait décidé que cette soirée d’Halloween devait être parfaite. D’abord, parce qu’il n’y avait rien de mieux que de voir les yeux de ses gosses briller d’excitation. Ensuite, parce que la vie était rarement une fête, surtout en ce moment. Enfin, parce que ce samedi d’Halloween était également son anniversaire. Durant la nuit, elle avait mentalement élaboré son menu. Il y aurait des mini-pizzas en forme de momie (deux rondelles d’olives noires, de la mozzarella et le tour était joué), des muffins au potiron, des bonbons, et surtout, l’excellente tarte au lemun curd de sa maman qui constituait sa madeleine de Proust. Elle rajouterait à cette tarte une décoration en toile d’araignée effectuée avec des filaments de chocolat fondu. Son coeur se serra en repensant à ses nombreux goûters d’enfance où figurait cette fameuse tarte. Il lui sembla soudain urgent de composer le numéro pour Bristol.

À la sonorité des exclamations et des « Oh ! Darling ! » poussés par sa mère, Jane sut instantanément qu’elle aurait dû appeler plus souvent et que son père était dans un de ses mauvais jours, ce qui accrut sa culpabilité. En quelques mots, elle lui expliqua que Jérôme était en colloque (encore), qu’il faisait un temps de chien sur Paris, s’enquit du climat à Bristol (il pleuvait aussi), informa que les enfants étaient en vacances scolaires, fit mine de s’intéresser à Aunt Lisbeth et à sa cousine Betsy et lui exposa ses projets culinaires pour la soirée d’Halloween. Sa mère comprit très vite qu’il lui faudrait divulguer sa recette et commençait déjà à lui lister les premiers ingrédients quand Jane l’interrompit pour s’informer de l’état de son père. « Oh, tu sais… » commença d’une voix chevrotante sa mère. Elle s’était tu, ensuite, durant de trop longues secondes. Il n’y avait pas besoin d’en dire davantage. Jane écrasa une larme. Sa mère devait sûrement faire pareil à l’autre bout du fil.

« Mais, darling… Tu voulais ma recette de la tarte au lemon curd » lui lança-t-elle sur le ton le plus léger possible comme pour effacer d’un tour de magie l’effroyable naufrage qui s’abattait sur son domicile. Naufrage qui s’appelait Alzheimer et qui détruisait le brillant esprit de son époux à petit feu. Inexorablement. Tandis que sa mère exposait sa science culinaire, Jane prenait des notes. La petite Lily avait alors surgit près de sa maman. Elle avait terminé sa sieste. A l’évocation du chocolat qui devait parer le dessus de la tarte, la petite en quémanda bruyamment. Jane l’enjoignit d’aller d’abord vider sa vessie dans le pot, situé juste à côté de la cuvette, comme après chaque sieste. Pressée de déguster du chocolat, la gamine se précipita vers les toilettes.

De nouveau tranquille, elle demanda ensuite à sa mère d’autres précisions quant à l’élaboration du lemon curd. Il fallait s’assurer que le lemon soit bien figé avec une cuillère à café. C’était le secret. « Tu viendras avec les enfants à Noël ? » s’enquit ensuite sa mère. Au lieu de lui répondre qu’ils avaient déjà prévus de descendre chez sa belle-famille en Gascogne, Jane s’entendit lui répondre qu’elle allait y penser sérieusement. Elle raccrocha ensuite. À la vérité, elle désirait, cette fois-ci, plus que jamais passer les fêtes à Bristol. Sûrement les dernières fêtes où il resterait un peu de son père. Il y aurait de nombreuses autres occasions de manger du foie gras. Elle ne pouvait pas certifier avec autant de facilité qu’elle aurait d’autres occasions pour avoir des échanges cohérents avec son paternel. Jane était en train de se dire que finalement sa belle-famille s’imposait toujours durant les fêtes de fin d’année alors que finalement la seule chose qui les intéressait vraiment c’était de s’accaparer leurs petits-enfants quand elle entendit à nouveau les petits pétons de Lily accourir.

« Ça y est ? Déjà ? s’étonna-t-elle.
— Y a doudou, maman… émit la petite fille avec une moue boudeuse.
— Comment ça, il y a ton doudou… Tu n’as pas besoin de lui pour faire pipi voyons ! s’agaça Jane.
— Mais y a doudou ! hulula Lily, la lippe tremblante.
— Mais quoi doudou ? Tu m’énerves à la fin… »

Jane s’interrompit devant les pleurs de sa petite fille et compris enfin que son adorable cadette avait encore dû faire subir un bain forcé à sa peluche-souris dans la cuvette des toilettes.
« Bon, ça va, j’ai compris, tu l’as encore mis dedans. » fit-elle en prenant la main de sa fille qui continuait à pleurer à chaudes larmes.

Sur le trajet vers les cabinets, elle morigénait encore la petite Lily sur un ton le plus calme et posé possible concernant sa propension à jeter son doudou dans la cuvette, puis elle ouvrit la porte… Et lâcha un hurlement strident.
Elle arracha sa fille de la petite pièce et courut vers le séjour avec des hoquets d’horreur.
Dans la cuvette des toilettes se trouvait un rat manifestement noyé.

La panique engendrée par cette vision abominable, la rendit complètement irrationnelle. Elle avait arraché son fils de sa chambre, s’était barricadée dans le séjour avec ses deux enfants qui hurlaient désormais de terreur puis composa d’une main tremblante le numéro des pompiers. Elle aurait voulu avoir la voix moins saccadée et moins hystérique, mais elle en était incapable. Les cris stridents de Lily rendaient la conversation téléphonique encore moins aisée. Malgré tout, l’irruption des pompiers dans son domicile fut rapide. Durant l’intervention de ces derniers, elle passa un coup de fil tout aussi hystérique au syndicat de copropriété. Elle exigeait une dératisation immédiate de l’immeuble. Elle leur signifia qu’elle se foutait bien que ça soit les vacances scolaires. Elle menaça de suspendre tout virement de loyer s’ils n’obtempéraient pas de suite. Le camion des pompiers avait fait surgir les voisins à son domicile dont Valérie, la voisine d’en face. Cette dernière tentait vainement de calmer Jane qui s’en voulait d’avoir perdu son flegme britannique devant les enfants, toujours autant terrorisés. Lily hoquetait encore. Victor s’était réfugié dans un mutisme inquiétant.

Les pompiers lui apprirent qu’elle était loin d’être la seule à voir surgir un rat dans son appartement. Pour eux, il était manifeste que les logements des rez-de-chaussées du quartier allaient être victimes de ce genre d’avaries dans les prochains jours. Jane eut alors furieusement envie de fuir son domicile et se réfugier à l’hôtel. Qu’importe ce que ça coûterait. Et c’est pendant qu’elle tentait vainement de dégotter une chambre et tandis que les pompiers emportaient le corps du rongeur hors de chez elle, que Thomas, le voisin du 6ème surgit. Pour la première fois, elle entendit sa voix. Il lui assura qu’il appuierait sa demande de dératisation urgente auprès du syndic et lui manifesta sa compassion. Enfin, il lui glissa que si elle avait le moindre souci, qu’elle n’hésite pas à le contacter, et se faisant, il lui donna son numéro de mobile et le numéro de son appartement. En la quittant, sur le seuil de sa porte, il lui réitéra sa proposition : surtout ne pas hésiter à le contacter en cas de problème. « Quoi que ce soit. Quelle que soit l’heure. Vraiment. » avait-il émit avec un regard appuyé qui la saisit.

Le calme revenu, elle avait passé un coup de fil à Jérôme. Ce dernier s’était irrité car « ce n’était pas l’heure ». Après lui avoir brièvement expliqué la situation sur un ton dangereusement glacial, elle lui raccrocha au nez. Elle ne trouva aucune chambre d’hôtel disponible dans des tarifs raisonnables et même au-delà du raisonnable jusqu’à un certain point. Hormis les chambres luxueuses, tout était complet. Il fallait se résoudre à passer la nuit ici. Toujours traumatisés, les enfants étaient agités. Victor avait même refusé d’aller aux toilettes. Jane avait dû fermer à double tour la porte de ces derniers et le petit garçon ne consentit à se soulager que dans le pot de sa cadette. Jérôme avait appelé, mais elle n’avait pas décroché. De guerre lasse, il avait fini par lui envoyer deux textos. Le premier disait qu’il était désolé de lui avoir signifié que l’appel tombait mal. Le second lui disait qu’il comprendrait si elle souhaitait prendre une chambre d’hôtel. Ce dernier SMS l’avait mise en rage. Elle n’avait vraiment pas besoin de son autorisation pour prendre une chambre d’hôtel qu’elle n’avait d’ailleurs même pas réussi à obtenir. « De toute façon, tu t’en fous, tu préfères t’envoyer en l’air avec ta pute ! » siffla-t-elle en effaçant rageusement le message.
« PUTE ! PUTE ! PUTE ! » scanda Lily en sautillant sur le matelas de son petit lit.
Cette fois-ci, au lieu d’en rougir, Jane préféra en rire.

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« Le déferlement » – 6ème nouvelle du projet Bradbury – Partie 2

Précédemment dans la Déferlement : Partie 1.

Mercredi 28 octobre

Jane n’était pas peu fière. Elle avait réussi à organiser cette troisième journée de vacances forcées hors du domicile et de leur quartier résidentiel. Ses deux enfants semblaient avoir adoré leur matinée exposition — évidemment bien trop fréquentée à son goût —, suivie de l’inévitable MacDo et, enfin, s’étaient bruyamment enthousiasmés pour une boutique de déguisements proposant notamment tout l’attirail du parfait zombie. Jane y dégotta également quelques éléments de décoration spéciale Halloween. « C’était trop bien maman ! » lui avait alors glissé Victor après avoir pressé sa main dans le RER de retour pour le domicile. Elle lui avait souri et s’était mise à contempler le paysage urbain plombé par ce ciel gris et cette pluie incessante. Même cette dernière n’entamerait pas son moral aujourd’hui. Aujourd’hui, ils avaient vécu une très belle journée, riche en découvertes, en rires et en complicité. Et c’était suffisamment rare pour être chéri et gravé dans sa mémoire, du moins, jusqu’à ce qu’Alzheimer n’en fasse pas des siennes comme pour son père. Par la vitre du RER, elle observait l’avancée des travaux du nouveau projet immobilier aussi monstrueusement haut qu’il était hors de prix. Elle était sidérée de voir à quel point les fondations étaient profondes. Jane estimait qu’on avait bien creusé l’équivalent de quatre ou cinq étages et, avec la pluie, le fond s’était tellement rempli qu’on aurait pu en faire une piscine municipale. Son regard remonta le long d’une des pentes de glaise où étaient enchâssés des piliers de béton lorsqu’il lui sembla que ça bougeait, ou plus exactement, ça grouillait. Le RER avait commencé à ralentir puisqu’il était sur le point d’arriver à leur station, et c’est là qu’elle saisit avec précision l’origine de ce grouillement. Des rats. Encore. Beaucoup de rats mais impossible à dénombrer puisque à peine avait-elle pris conscience de leur dérangeante présence que le RER prenait un virage serré la substituant à cette vision d’horreur. Jane éprouva un malaise certain : cela faisait beaucoup trop de rats en quelques jours. Ses réflexions faillirent lui faire rater sa sortie, si bien qu’elle avait dû brusquer ses enfants lors de la descente du train. En arrivant dans l’appartement, elle sentit son mobile vibrer dans son sac à main. C’était Jérôme qui effectuait son appel quotidien. Une des tâches qu’il s’obligeait à faire à heure fixe lorsqu’il était en déplacement, et effectivement, c’était l’heure. Jane lui raconta alors la journée avec les enfants puis devant l’absence d’intérêt manifeste de son mari, elle eut l’idée subite de lui évoquer les rats. Ceux de l’aire de jeux. Celui au corps dilaté par l’eau de la Seine de façon si obscène et enfin ceux des travaux.

« Tu ne trouves pas ça étrange tous ces rats ? » avait-elle émit inquiète.

— Bah, des rats, il y en a toujours eu ! En plus, vers chez nous, c’est paraît-il exactement là où se trouvaient les anciens moulins. Rajoutes à ça, la carrière qui n’est pas loin, et tu as l’endroit idéal pour ces bestioles. »

Jane aurait aimé que son époux lui épargne ses connaissances historiques concernant leur commune et se préoccupe davantage de cette recrudescence inhabituelle de rongeurs. Alors qu’elle en était à ce regret, Jérôme lui assena le coup de grâce. « Bon, ce n’est pas tout ça, mais je vais devoir y retourner. Nous avons un succulent buffet ce soir et les collaborateurs lyonnais sont super sympas. »

Oui. Vraiment, Jane se demanda à nouveau ce qui avait bien pu déraper dans sa vie, pour en être réduite à faire chauffer au micro-onde des nuggets au poulet, pendant que son mari devait s’envoyer des verrines et des canapés, le tout arrosé de beaucoup trop de vin et de champagne.

Comme il n’y avait rien à la télévision, elle ne tarda pas à se coucher, et comme son roman ne suscitait pas autant d’intérêt que ne le laissait supposer la quatrième de couverture, elle éteignit sa lampe de chevet.

Elle ne trouva pourtant pas le sommeil et finit par se résoudre à jeter un œil à son radioréveil. Il était déjà plus de onze heures. Jane décida d’abréger son insomnie en se préparant une petite tisane. Dans la cuisine, elle fut cueillie par une désagréable odeur d’égouts. Tout en faisant bouillir son eau, elle jugea qu’il était temps, en effet, d’assainir les canalisations. Elle vida un bon verre de Destop dans le siphon de l’évier, et en fit de même dans ceux du lavabo, de la baignoire et même au fond de la cuvette des toilettes. En laissant agir le produit corrosif toute la nuit, elle était sûre que l’odeur disparaitrait. Assainir les canalisations… Encore une corvée que Jérôme n’effectuait jamais. Pendant ce temps, lui, sûrement avachi dans un fauteuil, devait arborer un visage bouffi et rougi par l’alcool. Et peut-être même que la bimbo lyonnaise à la jupe ultra courte devait être assise près de lui. Peut-être même qu’au même instant elle devait se tortiller et lui murmurait quelque chose à l’oreille.

Sa tisane aux tilleuls prit alors un goût amer et elle réprima un sanglot avant de lâcher un « Salope ! » retentissant.

«  Maman ? Pourquoi tu dis salope ? émit une petite voix flutée derrière elle. Son fils, Victor, se tenait juste à l’encadrement de la porte du séjour.

— Mais… Tu ne dors pas ? s’écria-t-elle, le visage soudain empourprée.

— Non. Je voulais faire pipi mais ça pue et il y a du violet dedans.

— Oui, je sais. C’est moi qui ai versé le produit. Je te promets que demain ça ne sentira plus mauvais.

— Mais je peux faire pipi quand même ? »

Pour permettre à son fils de soulager sa vessie, Jane quitta le canapé et alla tirer la chasse. Une fois que le petit garçon fit son affaire, elle reversa un peu de Destop puis referma la porte des toilettes.

«  Maman ? Maman ?

— Oui ?

— Salope, c’est un gros mot, hein ?

— Oui, c’est un gros mot. Il ne faut pas le dire.

— Mais, toi, tu l’as dit.

— Oui, je l’ai dit. Et ce n’est pas bien. Aller, dors maintenant. »

Après avoir embrassé son fils, Jane revint vers le séjour. En passant, devant la porte de la cuisine, il lui sembla que l’odeur d’égouts, loin de s’être atténuée, s’était intensifiée.

« Chit ! » siffla-t-elle, ulcérée. Il allait falloir envisager quelque chose de plus robuste que le Destop…

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« Le déferlement » – 6ème nouvelle du projet Bradbury – partie 1

Lundi 26 octobre

Jane ne supportait plus la pluie. Depuis des jours, maintenant, il pleuvait des cordes et Jane n’en pouvait plus. Et d’ailleurs, Jane n’avait jamais aimé la pluie. Cependant, elle ne compte plus les « Pourtant, ça doit te rappeler ton pays, hein ? » , irrémédiablement suivis d’un rire bête de la part soit d’un(e) collègue, soit d’un(e) voisin(e) et, parfois même, de son gascon de mari. Les gens s’étaient imaginés qu’étant de nationalité anglaise, elle était supposée supporter plus facilement ce temps de chien, voire même, se trouver dans son élément. Les gens, d’ailleurs, se faisaient tout un tas d’idées préconçues à son sujet. Des idées qui frisaient parfois les images d’Epinal. Mais Jane avait beau être née et élevée à Bristol, elle ne se sentait pourtant pas moins française qu’anglaise. Elle vivait en France depuis près de vingt ans, y avait fondé sa famille avec un homme tout ce qui est de plus français, détestait le pouding qu’elle trouvait trop lourd, préférait davantage l’expresso que le thé-avec-un-nuage-de-lait-s’il-vous-plaît, raffolait des huîtres, vouait un culte sans borne au foie gras, ne trouvait rien de choquant à ingérer du lapin ou encore des cuisses de grenouilles. Bref, Jane, si ce n’est ses adorables petites taches de rousseur et « sa blondeur éphémère » — comme aimait la décrire son mari —, n’avait rien à envier à la française pure souche. Elle avait, d’ailleurs, acquis la double nationalité peu de temps après son mariage, juste avant la naissance de son aîné. Deux décennies à ne parler quasiment plus que la langue de Molière avaient même gommé toute trace d’accent. Il est vrai, qu’en débarquant à Paris vers 19 ans, elle n’en avait déjà pas beaucoup. Sa famille constituait une rareté au Royaume-Uni. Ses parents étaient et sont encore des véritables francophiles. Il lui était, depuis presque toujours, aussi facile de parler français qu’anglais. Ses parents l’avaient façonnée en véritable bilingue, chose qu’elle avait complètement loupé avec ses propres enfants, Victor, cinq ans et Lily, deux ans et trois-quarts. Elle avait bien engagé quelques filles au pair anglophones pour rattraper le coup, mais c’était peine perdu. Elle-même ne pouvait s’empêcher de leur parler en français. Si bien, qu’à chaque visite à Bristol, elle avait droit à une réflexion sur le fait que ses enfants soient dans l’incapacité de converser avec Aunt Lisbeth ou encore, sa cousine Betsy et ses horribles marmots dont elle n’arrivait jamais à se rappeler leur prénom. Jane soupira de lassitude puis les rires de ses petits bilingues ratés la sortirent de ses pensées lugubres. Ces derniers n’étaient absolument pas dérangés par la pluie, au point qu’ils avaient absolument tenu à aller faire un tour à l’aire de jeux du quartier. Comme tous les autres enfants d’ailleurs. Jane n’avait jamais compris comment les gosses pouvaient trouver du plaisir à glisser sur un toboggan mouillé ou à se jeter dans une flaque. Elle-même, petite, aurait certainement préféré se blottir non loin d’un bon feu de cheminée, un livre à la main. Les aires de jeux constituaient pour Jane une véritable corvée. Corvée que son mari n’avait jamais effectuée. Dans le meilleur des cas, elle s’y ennuyait prodigieusement, dans le pire, elle devait jouer au gendarme entre l’un de ses enfants et un autre gosse, et, parfois même, en découdre avec l’un ou les deux parents du sale morveux ou morveuse. Mais aujourd’hui, elle sentit qu’elle en serait juste quitte pour un ennui mortifère doublé, cette fois-ci, d’un ressentiment amer : Jérôme, son mari, devait partir le soir même pour une saleté de colloque à Lyon. Encore un. Et cette fois-ci, en pleines vacances scolaires, et surtout la plantant pour le jour de son anniversaire qui arriverait incessamment sous peu : samedi pour l’Halloween — encore un truc qu’elle devrait se taper toute seule. Jean-Claude, son collègue, lui avait sorti « qu’il allait se taper une lyonnaise ». Il était vraiment con son collègue… Lily la sortit de ses pensées moroses en l’apostrophant avec un adorable mais non moins strident « Mamaaaan ! Crackers ! ». Jane sortit machinalement de sa besace le petit paquet de biscuits et le tendit à sa petite fille tout en l’invectivant d’en donner également à son aîné — chose à laquelle Lily répondit par un riant « Non, ze vais donner à Doudou ». Cette réplique fit pouffer Jane. Sa bébée-presque-une-grande-fille avait une imagination sans borne et vouait un culte immodéré envers sa souris-peluche autant que Jane vouait le sien pour le foie gras. Puis sans prévenir, elle repensa à Jean-Claude, son collègue, sa paranoïa de l’adultère et surtout sa remarque débile concernant la bimbo lyonnaise que son mari était censé se taper après un verre de trop entre deux petits fours. Elle en était à se demander quand est-ce que ça avait dérapé dans sa vie pour que ça soit toujours elle qui se tape les aires de jeux, les rendez-vous chez le pédiatre, les réunions parents-professeurs, ou l’élaboration des collations du matin parce que c’était son tour (et surtout parce que la dernière fois, elle avait oublié et qu’elle avait dû subir les foudres de la maîtresse d’école de Victor) ; tout ça, pendant que la carrière de son cher mari progressait et qu’il voguait de déplacement professionnel en déplacement professionnel. Pourtant, c’était elle qui était la plus diplômée dans son couple. Elle se rappela soudain qu’elle était censée surveiller plus assidument ses enfants et les chercha du regard. Victor qui était sur le tourniquet n’y était plus, pas plus que Lily sur son toboggan. D’ailleurs, elle ne voyait plus aucun enfant ni sur le toboggan, ni sur les balançoires, ni sur le tracé de la marelle. Des petits gloussements enfantins, dont ceux provenant des siens, lui indiquèrent qu’il fallait regarder du côté du bosquet. Victor et Lily y étaient attroupés avec quelques gosses. La cascade de rires provenant du petit groupe accru sa curiosité et, avec un sourire, elle s’approcha des enfants.

« Donnes-en encore, Hugo ! lança de sa petite voix perchée son fils.

— Non, moi, ze veux donner crackers ! pleurnicha Lily.

— Elle a raison, y z’aiment ça, alors que le chocolat, y z’aiment pas ! » fit la petite Justine qui était dans la même classe que Victor.

Le sourire de Jane faiblit et s’assortit d’un léger froncement de ses sourcils roux exprimant un début de perplexité.

« Mamaaaaan ! Encore crackers ! » implora Lily lorsqu’elle aperçut sa mère.

Jane allait riposter que ça suffisait bien comme ça lorsque sa petite fille lui désigna du doigt un petit rat planqué juste sous l’un des feuillages du bosquet.

« C’est pour doudou, maman… fit sa Lily avec son irrésistible petite moue.

—Mais enfin, chérie, c’est sale. Ce n’est pas ton doudou. C’est un rat. expliqua Jane d’un air dégouté tout en observant la bestiole qui grignotait justement un reste de crackers.
—Madame ! Madame ! Y en d’autres ! Ils ont faim, Madame ! » s’irrita un autre petit garçon.

Le groupe s’écarta et elle vit. Jane ne put alors s’empêcher de jurer dans sa langue maternelle. Il y avait une demi-douzaine de rats, tous, vraiment trop proches des pieds des enfants. À son juron typique «  outre-manche », les autres parents s’étaient également rapprochés. Une femme poussa un cri strident. Une autre déplora un laisser-aller croissant dans l’entretien de la ville, tout en tirant dans un élan protecteur ses propres enfants vers elle, une troisième renchérit que c’était vraiment inadmissible. Jane, quant à elle, décida qu’il était temps de rentrer. Non, vraiment, les aires de jeux ce n’étaient pas pour elle, et il lui faudrait tenir toute la semaine comme ça.

Mardi 27 octobre

Il pleuvait toujours, mais malgré la pluie, Jane avait réussi à traîner ses enfants de l’autre côté de la départementale pour profiter des berges nouvellement réaménagées de la Seine. Elle échapperait, au moins pour aujourd’hui, à l’aire de jeux, et gardait même le secret espoir d’embarquer ses bambins pour la médiathèque le lendemain, ou, alors, éventuellement leur faire découvrir le bowling — si la grande majorité des gens n’avaient pas eu la même idée —, ou, encore, tentait le parc zoologique même si elle avait eu des échos que par temps de pluie et en saison hivernal, les vitres se couvraient de buée ce qui revenait chère la sortie à raison de 20€ le ticket d’entrée. Bref, Jane avait décidé de ne pas se laisser submergée par la morosité inhérente à sa condition de parent permanent et d’épouse délaissée – même temporairement. Il était hors de question de subir ces vacances automnales forcées. Elle était bien décidée à remplir cette longue semaine de petites sorties un plus originales et divertissantes. Après tout, à Paris, il y avait beaucoup de choix en termes de sorties possibles avec des enfants — même en bas âge —, du moins, avait-elle envie de s’en persuader et d’oublier la longueur des transports en commun, la longueur des files d’attente, la foule omniprésente, y comprit dans des endroits pourtant peu intéressants. Et puis, il est vrai que c’était bientôt Halloween. Elle était une des rares dans le quartier à perpétuer cette tradition. Pour les autres, c’était nouveau, mais d’année en année, elle voyait bien que le mouvement prenait. Une voisine l’avait interpellée l’an dernier avec un « Et chez vous, vous faites comment ? Vous vous y prenez combien de temps en avance pour confectionner les costumes ? ». Jane s’était alors trouvée bien embêtée. Elle ne savait même pas recoudre un petit bouton de chemisier, alors confectionner un costume de vampire… Elle se contentait en général de maquiller Victor en zombie et de lui coller un pastiche de couteau ensanglanté sur son crâne. Quant à Lily, elle avait décidé qu’elle serait parfaite en fantôme. Un vieux drap housse blanc avec deux trous pour les yeux ferait parfaitement l’affaire. Ah oui, elle savait quand même approvisionner son petit F3 d’une bonne quantité de friandises. Bien entendu, elle les accompagnerait dans leur pérégrination nocturne en leur faisant répéter « Trick or treat ! » ce qui dans la bouche de Victor et de Lily donnerait à peu près « Trique-o-trite » et susciterait sûrement des regards interrogateurs des voisins qui auront ouvert leur porte. Elle n’avait malheureusement pas pu dégotter une citrouille, la supérette d’à côté ne fournissant que des quartiers de potimarrons défraîchis. Elle pourrait toujours décorer son intérieur avec des fausses toiles d’araignée, des bougies en forme de Jack o’lantern et concocter un menu spécial Halloween pour ses gosses, histoire de quand même passer une bonne soirée pour son anniversaire. Sur le chemin bordant les jardinets flottant et les péniches, elle croisa Thomas, le voisin du 6ème étage, flanqué du petit Léo qui avait sensiblement le même âge que Victor. Elle se contenta comme à chaque fois de le saluer d’un petit sourire poli et d’un hochement de tête. Lui, en tout cas, faisait pareil et comme elle ne voulait pas paraître trop familière malgré le fait que leurs deux garçons se voyaient fréquemment, elle suivait le même protocole de salutation. Elle n’était pas censée savoir le prénom du voisin, mais, un jour, Valérie, sa voisine d’en face avait lancé ce prénom en désignant le type. Elle n’était pas non plus censée savoir que ce Thomas venait de sortir d’une longue procédure de divorce et qu’il avait obtenu la garde du petit Léo. Tout ça, c’était Angela, sa voisine italienne, qui le lui avait dit, juste après « un bonjour » alors qu’elle n’avait rien demandé. Avec un pli amer sur le visage, elle se demanda si cette Angela n’allait pas un jour, avec son effroyable accent italien, gloser également sur son compte. « Oh, vous savez, cette dame-là… Cette anglaise… Ben, son mari, il est jamais là ! JAMAIS ! À mon avis, il doit avoir des maîtresses ». Son estomac lui brûla à cette idée et elle se mit à imaginer Jérôme en train de rire à gorge déployée avec une bimbo blonde à la mini-jupe trop courte, les deux avalant d’un trait leur quatrième verre de champagne.

« Pétasse ! » siffla Jane.

— Pé-tasse! » répéta machinalement Lily dans sa poussette.

Mortifiée, Jane allait expliquer à sa petite fille qu’il ne fallait pas dire des gros mots et que pétasse s’en était un, lorsqu’elle prit conscience que ça faisait un bout de temps que Victor se tenait immobile, penchée dangereusement en avant, tout au bord de la berge.

« Victor ! Attention ! Ne te penche pas trop ! Reviens ! » lui cria-t-elle.

Le petit garçon resta toujours immobile. En s’approchant, elle vit qu’il était blanc comme un linge. S’apercevant de sa présence, il se retourna subitement et se blottit contre elle avec « un mamaaaan » geignard. D’abord surprise et inquiète, elle en comprit rapidement la raison. Un petit corps de rat affreusement gonflé flottait à côté d’une touffe de roseaux. Dégoutée, elle glissa aux enfants qu’ils allaient rentrer de toute façon. « Maman ? Y dort le doudou ? lança Lily.

— Non pas tout à fait, ma chérie. » s’entendit-elle lui répondre d’une voix blanche.

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« Le reflet de l’homme à l’écharpe rouge » – la 5ème nouvelle du projet Bradbury

Le reflet de l’homme à l’écharpe rouge

Elle n’accorde pas de suite attention à l’homme assis juste en face. C’est son écharpe en cachemire rouge soigneusement enroulé autour du cou et contrastant avec son manteau beige qui accroche son regard. Il n’est pourtant pas particulièrement séduisant, mais d’une façon aussi subite que totalement improbable, elle ressent une puissante attirance sexuelle pour lui. Elle trouve ça étrange surtout que le RER ne se prête pas à ce genre de rêverie. Comme les autres passagers, il arbore un regard à la fois empreint de lassitude et de préoccupation. Il consulte rapidement sa montre avant de détourner les yeux vers la vitre comme s’il y avait quand même quelque chose à contempler sous ce tunnel noir dans lequel progresse le train. Pas une seule fois, il n’a posé le regard sur elle. Même distraitement. C’est comme si elle n’existe pas.

Elle décide de profiter de sa transparence pour le détailler davantage. Malgré la forte carrure de ses épaules plus imputable aux larges épaulettes de son manteau qu’à sa morphologie, elle le devine relativement petit. Et pourtant, les hommes grands ont toujours remporté sa préférence. La peau de son visage imberbe et sans la moindre ombre de barbe semble si lisse qu’il fait presque juvénile alors qu’il doit avoir aisément passé la trentaine. Son apparence soignée lui fait dire qu’il est plutôt aisé, voire très aisé, et puis, après une brève réflexion, elle conclut qu’elle se fout bien de ce qu’il peut faire pour gagner sa vie. La seule chose qui l’intéresse là, tout de suite, c’est de savoir ce que ça lui ferait si elle pouvait effleurer ses joues et apprécier leur douceur présumée. La seule chose qu’elle voudrait vraiment, c’est se pencher au-dessus de lui et respirer son odeur. La seule chose qu’elle désire ardemment, c’est croiser son regard troublé par un désir sexuel aussi puissant que le sien. Oui, elle aimerait le troubler. Et alors qu’elle pense cela, elle sent qu’il pose enfin les yeux sur elle ce qui lui fait instantanément détourner les siens vers le sol trempé de pluie du RER.

Sa trop grande insistance à le détailler a fini par saper sa transparence. Aussi, affecte-t-elle la parfaite indifférence pour ne pas se faire démasquer. Et, en même temps, c’est trop bête. Elle a envie de lui. Elle pourrait juste le regarder et lui faire comprendre. Et s’il lui sourit en retour, ou s’il la dévisage avec gourmandise, ça lui fera sa journée. Et tandis qu’elle continue de faire mine de contempler les flaques grisâtres s’étalant sur le linoléum, elle s’interroge sur l’origine de cette soif sexuelle soudaine concernant un parfait inconnu qui ne correspond, pourtant, en aucun point à ses critères. Il est vrai que son organisme est inondé depuis des semaines par une énorme quantité d’hormones. Sa libido est généralement explosive lorsqu’elle se retrouve enceinte. Alors oui, ce n’est plus tout à fait le cas, maintenant, puisqu’elle vient de refaire une fausse-couche, mais elle est consciente que son sang bouillonne certainement encore.

« Interdiction d’avoir des rapports tant que les saignements durent, Madame ».

La fausse-couche, c’est vraiment la double peine. Tu perds la vie qui grandit en toi, et, en plus, tu n’as même pas le droit d’assouvir tes désirs sexuels pour tromper cette mort, alors que tes hormones sont en folie. La voilà en colère maintenant. En colère contre son utérus qui rejette systématiquement tout début de vie. En colère contre le corps médical qui la dépossède de son corps.

« Vos ovaires sont polykystiques, Madame ».

« Votre endomètre comporte des adénomyoses ».

« Votre trompe gauche est bouchée ».

Ovaires, endomètre, trompe. Grossesse non-évolutive. Fausse-couche. Elle est réduite en diagnostics lapidaires et en morceaux défaillants de son appareil reproducteur. Elle n’est plus qu’ovaires, endomètre et trompe. Elle est chosifiée. Elle ne s’appartient plus.

Une énorme vague de révolte la submerge. Si ça ne tenait qu’à elle, elle se jetterait en califourchon sur les cuisses de son voisin à l’écharpe rouge. Elle le plaquerait contre le dossier avec violence et enfoncerait sa langue dans sa bouche. Si ça ne tenait qu’à elle, elle le prendrait de force. Posséder de force pour reprendre possession d’elle-même.

Voilà que sa respiration se fait plus haletante. Son cœur bat la chamade. Elle se félicite de ne pas avoir encore levé les yeux du sol : son regard furibond aurait sûrement effrayé son compagnon de voyage, objet ponctuel de son désir ravageur. En scrutant la vitre, elle s’aperçoit que le reflet de l’homme à l’écharpe rouge est suffisant pour alimenter son fantasme et assouvir son désir. Puisque la bienséance lui interdisait de violer un homme dans le RER, rien ne l’empêchait de fantasmer sur son reflet.

À cette idée, elle mâchouille sa lèvre inférieure, avale sa salive et serre fortement les poings jusqu’à sentir les ongles s’enfoncer dans les paumes.

Elle cligne les paupières.

Sa respiration devient encore plus courte.

Le visage du reflet ne comporte pas particulièrement d’intérêt en soi. Elle est certaine que si elle recroisait le type dans la rue quelques minutes après, elle ne le reconnaîtrait même pas. Seule son écharpe rouge lui indiquerait qu’il s’agit de la même personne. D’ailleurs, elle se fout bien de ce visage, et même de ce que le regard de l’homme serait susceptible de dégager. Elle ne voit d’abord que cette bouche aux lèvres charnues qu’elle lécherait doucement pour les entrouvrir.

Et que ferait le bonhomme si elle le coinçait effectivement en califourchon sur son siège en sky déchiré ? Elle aime s’imaginer qu’il n’aurait même pas le réflexe de riposter en la rejetant, sans doute paralysé par la peur. Et la vision de ses pupilles agrandies d’effroi l’exciterait d’une façon inimaginable. Aussi, plongerait-elle ses yeux dans les siens pour lui faire comprendre qu’il n’a pas le choix. Et si d’aventure, l’homme fait mine d’émettre la moindre protestation, elle apposerait son index sur ses lèvres et lui intimerait le silence par son seul regard impérieux. Il est probable que la résistance du type faiblirait rapidement face à son implacable volonté. Les paupières mi-closes de son voisin lui indiqueraient avec certitude qu’il n’est, finalement, pas tout à fait opposé à cet assaut impromptu. Oui, surpris et mortifié d’abord, puis consentant ensuite. Sûrement qu’un homme n’a pas souvent l’occasion d’être pris. Les femmes ont plus l’habitude.

Elle en a l’habitude. Jusqu’ici, ça lui allait bien comme ça. Elle n’aime pas faire trop d’efforts pendant l’acte, surtout depuis que la vie sexuelle de son couple est retenue prisonnière du carcan médical et procréatif.

« Rapports au bon moment du cycle ».

« Respecter les latences de 48 à 72h entre chaque rapport pendant la période fertile ».

Depuis longtemps, il n’y a plus la place à la moindre initiative. Tout est contrôlé, programmé et sagement effectué. Mais elle s’égare…

Là, tout de suite, il faut s’occuper de l’homme à l’écharpe rouge. Sûrement qu’elle la dénouerait cette écharpe rouge en cachemire. Lentement. Elle y verrait sûrement une foutue cravate qu’elle dénouerait également. Elle continuerait à l’embrasser, et bien sûr, tremblant, il se laisserait faire. Toujours dans les affres de ses contradictions, il ne l’embrasserait pas, mais lui laisserait l’accès à sa langue. De toute façon, elle le tient à sa merci.

Telle une poupée de chiffon, il demeurerait assis sur son siège, les bras ballants, mais les doigts crispés sur le sky. Plongé dans une zone où se mêleraient la frayeur et l’excitation, il laisserait sûrement échapper quelques petits gémissements oscillant entre supplications et plaintes. Elle pourrait presque percevoir les pulsations rapides de son cœur à travers les paumes plaquées sur sa poitrine, et, tout en mêlant sa salive à la sienne, prendre conscience de sa respiration précipitée à la limite de l’apnée. Comme c’est une situation que le type ne contrôle absolument pas, il paniquerait sûrement. Et même si ça l’excite, elle serait bien obligée de le rassurer. Un peu. Elle se ferait alors plus douce. Sa main caresserait sa joue tandis que l’autre s’attellerait à déboutonner ces maudits boutons de chemise. Le creux de la poitrine serait enfin accessible. Elle arrêterait un bref instant de l’embrasser pour venir y sentir ses effluves de mâle. Peut-être même, prendrait-elle le temps d’y goûter. Et puis, la chemise finirait par être totalement entrouverte. Si d’aventure, l’homme portait un tricot de peau, elle le remonterait complètement. À ce stade, il se ferait sûrement plus pressant. Les yeux, cette fois, complètement clos, il presserait ses lèvres contre les siennes. Ses doigts ne défonceraient plus le sky et adopteraient une posture plus détendue.

Enfin, le bassin de sa poupée de chiffon se mettrait à osciller involontairement d’avant en arrière.

Il est mûr…

Tandis qu’elle continuerait d’une main à frôler gentiment son torse, elle poserait doucement l’autre sur son entre-jambe. Elle en apprécierait sûrement le renflement.

Il est mûr…

Et voilà que sur la vitre se réfléchit des éléments de décor familier qui viennent se superposer au reflet de l’homme à l’écharpe rouge.

Elle est arrivée à sa station.

Elle avale sa salive et passe machinalement sa langue sur ses lèvres. Du sang. Elle s’est mordue trop fort. Ça lui donne la nausée. Non, en fait, ce qui lui donne envie de vomir, c’est sa résignation à rejoindre sa vie réelle. Les portes du RER s’ouvrent, les usagers commencent à descendre. Elle quitte, elle aussi, son siège, mais au moment où elle emprunte l’escalier, l’homme l’interpelle. Elle sursaute. Elle n’ose imaginer qu’il ait pu ne serait-ce qu’entrapercevoir ce qui se passait dans son cerveau quelques instants auparavant. Et si malgré ses précautions, elle avait été trop insistante du regard au point qu’il fut facile d’y lire ses intentions ?

Le cœur au bord des lèvres, elle se retourne et lui fait face.

« Madame. Vous oubliez votre parapluie » émet-il, froidement, tout en lui tendant ce dernier.