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Blizzard – Partie 8 #ProjetBradbury

Précédemment dans Blizzard :

Mais où sont passés les rames ? – deuxième

Jean-Charles reconnaissait volontiers qu’il haïssait ses contemporains. Il l’avait toujours fait. Cette propension à la misanthropie s’était depuis considérablement aggravée, le séjour en Mongolie en étant le catalyseur.

Autant avant ce voyage, il réussissait à faire illusion. Autant, depuis son retour, ça lui était totalement impossible.

La vie pour lui n’avait plus de sens. Tout, désormais, lui paraissait grotesque au point qu’il éprouvait de plus en plus d’indifférence envers le sort de ses semblables humains du genre homo sapiens. Quand il s’en était inquiété au point de s’en confier à Michel. Ce dernier lui avait affirmé que c’était parce qu’il se faisait vieux.

« Faut croire que tu deviens un vieux con. » c’était même ce qu’il lui avait précisément dit.

Or, Jean-Charles n’adhérait pas du tout à cette explication un peu trop simpliste. Le meilleur argument étant qu’il avait depuis toujours éprouvé du mépris et de la colère envers l’humanité.

L’explication était ailleurs et il n’y avait pas besoin d’aller chercher bien loin.

Son séjour en Mongolie l’avait effectivement transformé.

Seulement, il avait, selon toute vraisemblance, rejoint le côté obscure de la Force

Il en était revenu plus seul et amer que jamais. Une rage lourde le tenaillait, mais surtout, une culpabilité qui n’avait rien à envier au pire des despotes que la Terre eut porté car il était à l’origine de la fin de tout un peuple. D’une autre espèce même.

En vouloir, en effet, à la planète entière était jusqu’ici plus commode plutôt que d’assumer son entière responsabilité. Une responsabilité qu’il aurait volontiers partagé avec José Perez, même si ce dernier préférait se draper dans un simulacre de remords à chaque fois qu’il apparaissait à la télévision dans une émission grand public.

Et maintenant que Jean-Charles se trouvait comme un con sur le pont de son bateau à la dérive, il ne pouvait plus se mentir à lui-même. Tout était clair et limpide comme l’eau de la Méditerranée qu’il affectionnait tant.

Coupable ! Tu es coupable.

L’ex-paléontologue éprouva même une sorte de soulagement à cette situation désespérée.

Mourir seul, en pleine mer, loin du tumulte grouillant, ce n’était pas si mal en fin de compte.

Le monstrueux et non moins étrange cumulo-nimbus noir qui s’avançait lentement dans le ciel semblait même lui donnait raison. Il ne croyait pas en Dieu mais ça ressemblait foutrement à une sorte de punition divine, non ?

Oui, j’ai bien mérité de mourir.

Sauf que… Voilà, Jean-Charles n’était pas seul.

Il s’était permis de fantasmer une fin tragique digne d’un vieux loup de mer solitaire ou plutôt digne d’un vieux con, mais même ça, il allait devoir s’y assoir dessus.

Tout ça à cause de ce pauvre type qui s’agitait bêtement sur son pont.

Savais bien que ma gentillesse me perdrait…

Qu’est-ce qu’il lui avait pris d’avoir embarqué ce parisien, lui, le Grand Misanthrope devant l’Eternel ?

En y repensant, il trouva même anormal qu’il eut émis une telle invitation. Jamais auparavant, il n’avait autorisé de passager sur son bateau.

De même que jamais il n’avait connu d’avarie aussi grave en mer.

Tout était une première et cela le dérouta complètement.

Et voilà que le parigot commençait à avoir des haut-le-cœur.

Non. Pas ça. Ne dégueule pas sur mon pont !

Finalement, le bonhomme trouva le réflexe d’éjecter l’intégralité de son petit déjeuner au-dessus du bastingage. Jean-Charles lui en fut reconnaissant. Brièvement. Une occasion unique de mourir loin du monde honni était gâchée par la seule présence de cet imbécile !

Plouf !

C’était quoi ce qui est tombé dans l’eau avec ce qui reste des tartines beurrées à la confiture d’abricot faite maison par Marion ?

Ah oui… Le con… Il vient de perdre son mobile qui était dans sa pochette.

Le malheureux quarantenaire ne s’en était visiblement pas encore aperçu. Il se redressa, livide, et s’assit lourdement sur la banquette arrière.

« Bon, je vais appeler Michel. » lança Jean-Charles tout en sachant pertinemment qu’il avait négligé de charger son mobile dont le niveau de batterie s’affichait dangereusement au rouge.

Il ouvrit l’appareil, chercha dans ses contacts et sélectionna son ami. Le réseau n’était pas au top, aussi, l’orienta-t-il pour avoir une chance d’entrer en contact.

La sonnerie retentit avant de passer à la messagerie vocale. Michel, comme à son habitude, avait dû laisser en plan son mobile ou le mettre en silencieux.

Jean-Charles pesta silencieusement et opta pour Marion. Il la sélectionna, appuya sur la touche d’appel, mais l’écran du mobile s’éteignit.

« NON ! glapit le chercheur, ivre de rage.

— Vous voulez le mien ? balbutia le parisien.
— Vous l’avez perdu. Il est tombé dans la flotte pendant que vous étiez en train de vomir.
— Quoi ? s’alarma son hôte, paniqué, qui se mit à tâter la poche avant de sa veste avant de constater que le chercheur disait vrai. Oh merde ! On va faire quoi ?
— Je vais chercher les rames de secours. On va s’en servir pour s’abriter à côté de l’Île Verte avant que le temps ne se gâte. »

L’île en question n’était qu’à quelques encablures de la Ciotat, mais il était inutile d’espérer rejoindre le port à la rame, sachant qu’il serait déjà ardu de gagner une crique à temps pour se mettre à l’abri du monstre qui allait s’abattre sur eux.
Il lui semblait d’ailleurs déjà sentir quelques gouttes glacées tombant du ciel.

L’ex-paléontologue ouvrit le panneau central du pont afin d’y extraire les rames mais ne trouva que son vieux matériel de pêche.

Merde, c’est vrai.

Il lui revint en mémoire qu’il avait, en effet, fait la connerie de les enlever parce qu’il manquait de place justement. Une erreur dont il allait s’en mordre les doigts.

« Alors ? fit le passager d’infortune du chercheur.
— Alors, elles n’y sont plus. Voilà ! s’irrita Jean-Charles.
— Quoi ? Mais qu’est-ce qu’on va faire ?

Le chercheur n’écoutait déjà plus les jérémiades du parisien. Quelque chose l’intriguait. Les gouttes qu’il sentait sur son pif étaient étrangement aussi légères que du coton. Il jeta un œil au ciel. Un quart d’heure avant, il était bleu. Là, il était noir. Et ce qui tombait n’était rien d’autre que des flocons de neige.

De la neige… Alors que la prévision météo ne parlait que d’anticyclone.

Les pensées de l’ex-paléontologue furent alors parasitées par le monologue irrité de son hôte.

« Mais vous êtes un inconscient ! s’insurgea le type avant de reprendre, ivre de rage. Vous m’avez embarqué sur votre rafiot défectueux et sans rames de secours !

S’en fut trop pour Jean-Charles. Il voulait bien reconnaître qu’il n’aurait jamais dû se séparer de ces foutus rames, mais l’hystérie dont faisait preuve le bonhomme, non seulement, l’agaçait, mais l’empêchait de réfléchir posément à la meilleure façon de régler leur situation critique.

« Inutile de jacasser bêtement, nous devons trouver une solution.
— Mais je vous emmerde, Monsieur !
— Tu vas la fermer ta gueule ! » fit le chercheur avant de lui balancer une droite pour le faire taire.

Il obtint effectivement le silence. Il n’avait juste pas prévu que sa droite serait si forte qu’elle déséquilibrerait autant le quarantenaire. Le dos de ce dernier percuta lourdement le bastingage. A ce moment précis, la houle prit de la force et le pont gita brutalement vers bâbord.

Ce fut suffisant pour que le parisien passe par-dessus bord.

To be continueed…

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Blizzard – 7ème nouvelle du projet Bradbury – partie 5

Quand le moteur cale – Première

C’était exactement comme Thomas l’imaginait : le soleil, le ciel bleu, la mer tout aussi bleue et le vent.

Glacial le vent, quand même…

Après tout ce qu’on lui avait vanté du climat méditerranéen, il s’attendait à un peu plus de douceur que chez lui, dans la capitale. Même Michel, le propriétaire du gîte, en vrai gars du pays, semblait surpris de ce froid.

Les ours… C’est vrai. se remémora le cadre parisien.

Ces derniers avaient effectivement prédit qu’il ferait particulièrement frisquet cette année.

Thomas trouvait, malgré tout, agréable d’affronter les bourrasques glacées du mistral le temps de se rendre à pied de la petite dépendance où il dormait vers la résidence principale pour profiter d’un succulent petit-déjeuner préparé, avec amour, par Marion la truculente compagne de Michel. Le changement d’air, même frais et venteux, lui était profitable. Il se sentait déjà mieux et plus vivant depuis qu’il avait quitté sa banlieue alto-séquanaise.

Tout en lui apportant son expresso serré, Marion l’informa que son homme avait dû partir pour Marseille de bonne heure ce matin. Il était allé récupérer un de leurs amis, hospitalisé en urgence depuis la veille.

« Une colite néphrétique… ça doit faire mal, ça ! Paraît que c’est plus douloureux qu’un accouchement. Sauf que vous voyez, j’ai jamais accouché, moi. Alors, je ne peux pas comparer. expliqua-t-elle, avant d’éclater d’un rire si communicatif que Thomas, de nature taciturne, s’en amusa également.

— Je n’ai jamais accouché non plus, ni même été victime de colite néphrétique… fit ce dernier.

— C’est pas le genre d’expérience qu’on a envie de vivre, on est bien d’accord ! Ces douleurs je les laisse aux autres, vous voyez ?» lança la bonne femme avant d’être gagnée à nouveau par l’hilarité.

Thomas avait prévu de passer la journée à Bandol, aussi prit-il rapidement congé.

Cela faisait maintenant deux jours qu’il était descendu dans le sud et, pourtant, même s’il se sentait ragaillardi, Jane le hantait encore. Il s’était réveillé en sursaut ce matin-là, la trique en l’air, à moitié surpris et à moitié honteux. Tout était confus et la seule chose dont il était certain, c’est qu’ils avaient manifestement dépassés le stade du baiser de sa petite cuisine, blottis l’un contre l’autre, entre le frigidaire et l’évier.

Alors, qu’il lança le starter de la Fiat Punto de location et qu’il passa la première, des bribes de son rêve lui revinrent enfin en mémoire.

Jane… Oui… Elle lui suçait la bite…

De nouveau le sexe en érection, Thomas se racla la gorge et tenta vainement de reprendre contrôle, mais il cala, à peine sorti de la propriété. Comme Marion se tenait dans le jardin à ce moment-là, elle avait assisté à la scène.

« Ah, ce froid ! C’est quelque chose quand même ! lui cria-t-elle pour couvrir les bourrasques du mistral. On en arrive à caler maintenant…

— Je crois que j’aurais dû attendre avant de démarrer. » admit, penaud, le parisien.

Par contre, je n’ai aucun souci de refroidissement pour ma libido. Il va même me falloir une douche glacée… pensa-t-il, gêné.

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Blizzard – 7ème nouvelle du projet Bradbury – Partie 4

Poignardé par un calcul

Jean-Charles observait les gouttes qui tombaient lentement depuis la poche de sa perfusion vers le tube relié à son avant-bras. Le travail avait duré toute la nuit et la délivrance survint pour l’aurore : le paléontologue avait pissé les derniers fragments de son calcul rénal dans la cuvette des toilettes de sa chambre d’hôpital, juste à temps pour le petit déjeuner.

« Une colite néphrétique c’est aussi douloureux qu’un accouchement. » lui avait glissé, compatissant, l’interne qui l’avait pris en charge.

En cela, Jean-Charles — bien qu’il n’eut jamais accouché de sa vie — n’en douta point. L’intensité de la souffrance était, en effet, pour lui totalement inédite et, en plus, il n’avait même pas pu bénéficier de la péridurale. Après son admission aux urgences de la Timone à Marseille, puis la désintégration à l’aide des ultrasons de l’énorme calcul du rein gauche, il fut placé dans une chambre. Il y passa le reste de la nuit à subir les spasmes de ses reins, et, à chaque passage aux toilettes, mettait bas ce qui lui semblait être des petits cailloux aussi saillants et coupants que des bris de verre. Le personnel médical avait quand même consenti à lui perfuser des puissants anti-douleurs, bien que ces derniers eurent une efficacité que le chercheur jugea très limitée.

Maintenant, les muscles froissés et toujours sous l’effet des drogues, il se sentait enfin glisser vers un repos salvateur.

Lorsqu’il en émergea, plusieurs heures plus tard, il aperçut le nez de patate écrasé de son pote Michel lui faisant face.

« T’as une sale gueule. lui glissa la voix rauque de ce dernier.
— ça n’équivaudra jamais la tienne. répliqua, d’une petite voix pâteuse, Jean-Charles, mais le meilleur ami du chercheur ne releva même pas sa pique.
— Le toubib a dit que tu t’en remettrais. Ce que je ne doute pas. Mais il a dit aussi que t’avais besoin de repos. J’ai toujours pensé que c’était une mauvaise idée d’interrompre ta retraite. Bref, tout est arrangé. Tu pars avec moi à Saint-Cyr dès ce soir. Manon est déjà en train d’aérer ta baraque. »

Jean-Charles n’avait pas mis les pieds dans sa petite maison de Saint-Cyr-sur-Mer depuis l’été dernier.
Il y avait fait un bref passage pour se réapproprier un peu de sa vie d’avant, celle de retraité.

Une photo apparue sur l’écran de son mobile avait brutalement interrompue cette dernière. Cela remontait maintenant à plus de deux ans…
Depuis ce jour où il avait accepté de partir en Mongolie.
Depuis qu’il avait fait la découverte de sa carrière. De sa vie même.

Jean-Charles avait ensuite accepté l’offre de l’Institut d’Étude du Neandertal où, désormais, il découpait, mesurait, pesait, et répertoriait les muscles, les organes, les tendons, les os et tous les autres tissus composant un corps humain de type néandertalien dont les anciens propriétaires – objets de la découverte de sa carrière – avaient eu l’extrême bonté de lui léguer après leur trépas. Et même Gérard, son ami, son merveilleux Cyrano, jouant si bien de son harmonica et qui, jusqu’ici, ayant eu l’audace de rester vivant et caché pour se soustraire à l’ignoble dissection, avait fini par lui confier sa dépouille exsangue.

Poignardé derrière un bar mal famé, le rein gauche horriblement meurtri.

Tout comme celui de Jean-Charles. Poignardé par un calcul.

C’était trop gros pour être une coïncidence. Ce calcul était-il le fruit d’un punition divine ? Ou l’expression symptomatique de sa culpabilité mal assumée ?

Pour l’instant, le paléontologue ne détenait pas la réponse, mais il lui sembla qu’il était effectivement crucial de quitter Marseille pour St-Cyr-sur-Mer.

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« Le dernier » – chapitre I – la troisième nouvelle du projet Bradbury

Jean-Charles Dolbeau, ancien Directeur de recherche, était ce qu’on appelle communément un type bien conservé pour ses 67 ans.
De haute stature, il avait gardé une certaine sveltesse bien qu’il regrettait un peu de ne rien pouvoir faire contre l’amollissement de sa sangle abdominale.

Sa perpétuelle activité alliée à ce dynamisme hors du commun avait, entre autres, façonné les muscles noueux de ses longs bras.
Cette énergie se reflétait bien entendu dans ses yeux bleus pétillants qui mangeaient son visage tanné et à peine ridé.
Et pour parachever son apparence d’éternel étudiant, il arborait une masse de cheveux lui tombant sur les épaules qui, bien que d’une blancheur virginale, étaient perpétuellement décoiffés.

Oui, son côté bohème et son énergie l’avaient conforté dans le fait qu’il était un soixantenaire encore bien alerte.
Du moins, c’est ce que, naïvement, il pensait avant qu’on ne lui fasse comprendre qu’il était inutile de prolonger son activité au-delà de la limite d’âge des 65 ans. Il fut donc gentiment, mais fermement, prié de prendre sa retraite.

De ce fait, le paléontologue décida qu’il était vain de vouloir prétendre à l’éméritat, ce statut qui permet aux chercheurs de continuer à exercer une activité au sein de l’Université, comme nombre de ses congénères issus du sérail CNRS.

Ce n’était donc pas pour lui les missions dites « de conseil » ni même la rédaction de ses mémoires.
Il n’était pas non plus le genre de type à finir dans son garage à bricoler je-ne-sais-quoi ni à fréquenter le bar PMU du coin.

Non. Ce qui bottait Jean-Charles depuis longtemps, c’était la pêche sous-marine.
Il quitta donc, sans regrets, la région parisienne pour St-Cyr-sur-Mer, s’installa dans une petite maison, puis s’offrit un petit bateau à moteur.

Sur l’agenda de l’ancien chercheur se trouvaient désormais figurer les périodes de pêche autorisées selon l’espèce marine comestible à la place du planning des conférences et des expéditions.
Ses journées étaient désormais gouvernées par la météo marine et non plus par les cours magistraux en amphithéâtre qu’il était tenu d’assurer face à une centaine d’étudiants apathiques aux yeux vitreux.
De même, son vif intérêt pour tout ossement, gravure rupestre ou autre pointe Levallois se retrouva très vite remplacé pour celui, entre autres, des Échinioïdes, autrement appelés oursins.

Et, aujourd’hui, c’était le premier jour autorisé de pêche aux oursins auquel, si c’était couronné de succès, devait suivre une grande oursinade avec ses nouveaux voisins avec qui, il avait sympathisé.

Aussi, alors que de bon matin, il était en train de finir de charger son bateau, fut-il à la fois surpris et irrité de voir sur l’écran de son mobile s’afficher le nom de Marc Fouret.

Surpris, parce que le dernier appel de cet ancien collègue, récemment promu Chargé de recherche, datait de début janvier pour les traditionnels souhaits de bonne année.

« Et surtout la santé ! », soufflé avec son inimitable ton sirupeux.

Irrité, parce que Marc Fouret constituait une des plus grandes déceptions de sa carrière.
Marc avait été son poulain. Celui qui avait fait son doctorat sous sa coupe. Celui qu’il avait appuyé pour sa soutenance. Celui qu’il avait poussé à rédiger puis publier ses travaux largement salués par ses pairs. Cette même reconnaissance qui lui permit de prétendre au poste de Chargé de recherche qu’il occupe actuellement.

Marc, c’était surtout celui en qui Jean-Charles aurait voulu pouvoir compter à son tour, mais qui s’était révélé être un faux-cul ayant lâchement rejoint les rangs du José Perez alias le Matador espagnol.

Ce dernier était l’archétype de la grande gueule dotée d’un énorme charisme et d’une autorité naturelle et, surtout, d’une ambition démesurée alliée à une langue de vipère.

Le Matador réussit son coup : faire tomber Jean-Charles dans la disgrâce.
Le siège du CNRS avait acté le fait qu’il n’était plus apte à diriger l’unité d’archéologie-paléontologie.
Diverses choses lui furent reprochées, mais il n’en retint qu’un seul : il était trop vieux.

Il fut mis dans un placard doré avec un titre ronflant sûrement pour mieux faire passer la pilule.
Durant ses deux dernières années en tant que directeur de recherche hors classe, les expéditions de fouille se firent sans lui. Et forcément, il ne fut pas davantage convié à la rédaction d’articles.

Il ne lui restait plus que les cours en amphithéâtre.

Oui, les cours… C’est déjà bien pour le vieux schnoque…
Avait-il entendu murmurer dans un couloir non loin de ce qui lui faisait office de bureau.

Aussi, le vieux schnoque hésita un moment avant de prendre l’appel.

— Bonjour Jean-Charles, émit Marc Fouret d’un ton mièvre.
— Bonjour Marc, quelle surprise ! répondit-il d’une voix non dénuée d’ironie.
— Je t’appelle depuis la province de l’Arkhangaï… Mais je te dérange peut-être ? Veux-tu que je te rappelle plus tard ? Ça me ferait plaisir de prendre de tes nouvelles.

Prendre de mes nouvelles ? Tu parles !

— Non, tu ne me déranges absolument pas, Marc. Je suppose que tu voulais me souhaiter mon anniversaire…

Le retraité avait bien envie de voir comment son ancien poulain allait se dépêtrer de ce piège parce qu’il savait pertinemment que cette triple buse avait complètement oublié et que l’objet de cet appel concernait sûrement autre chose. Une chose que Marc Fouret allait avoir bien du mal à annoncer et qu’il aurait préféré ne pas avoir à faire.

— Et bien… Enfin… Oui, bien sûr, entres autres choses… Bon, je sais que j’ai un peu de retard, mais mieux vaut tard que jamais, n’est-ce pas, Jean-Charles ? bredouilla le Chargé de recherche, manifestement gêné.

L’ex-paléontologue l’aurait bien torturé encore un peu plus, mais il était avide de connaître l’objet de cet appel, aussi mit-il immédiatement fin à ce petit jeu.

— O.K. Marc. On va arrêter de tourner autour du pot. Je me doute bien que tu n’appelles pas du fin fond de la Mongolie seulement pour me souhaiter mon anniversaire qui date d’il y a trois semaines, soit dit en passant, ni pour prendre de mes nouvelles. Alors, accouche ! éructa-t-il.
— Jean-Charles, est-ce que ça te dirait de venir nous rejoindre.
— En Mongolie ? ironisa-t-il.
— Exactement.
— Mais tu as perdu la tête mon petit Marc. Je suis à la retraite maintenant. J’ai d’autres priorités, vois-tu ? J’ai une pêche d’oursins qui m’attend et si je ne me dépêche pas, quelqu’un d’autre va ramasser ceux que j’ai repérés l’autre jour et aujourd’hui, c’est le premier jour d’autorisation. Alors, même si j’avais très envie d’aller gratter la terre pour sortir un fragment de clavicule, ma maigre retraite ne me permettrait pas un tel voyage…
— Jean-Charles, nous avions bien entendu pensé au problème financier que ce voyage peut représenter pour toi. Tu viendrais en tant qu’expert et c’est la Maison qui paye.
— Quoi ? Mais c’est vachement généreux de votre part à tous. J’imagine que c’est mon cadeau de retraite avec un peu de retard, non ? railla-t-il.
— Jean-Charles, je suis on ne peut plus sérieux…
— Bien sûr que tu es sérieux, triple buse ! aboya Jean-Charles, avant de reprendre. Et l’Espagnol… Il n’en fera pas une jaunisse qu’une partie de son budget Expédition en Mongolie passe pour me payer le voyage ?
— C’est lui-même qui veut te faire venir.

Jean-Charles en resta coi.

LE José Perez, celui par qui, il devait sa chute, souhaitait le faire venir en Mongolie et aux frais de la princesse qui plus est…

— Marc… commença-t-il d’une voix blanche. J’avoue que je ne comprends pas.
— C’est très simple, Jean-Charles. Je vais tout t’expliquer…
— On parle bien du même José Perez ? Le matador aux allures hitlériennes ? Tu ne trouves pas qu’avec une petite moustache et la mèche sur le côté, la ressemblance est frappante ? Surtout au niveau du regard…
— Oui, on parle du même. C’est toujours lui qui dirige. Jean-Charles, tu devrais mettre ta rancœur de côté, maintenant…
— Et… Je viendrais pour expertiser quoi au juste ? le coupa-t-il d’un ton railleur.
— Des squelettes de néandertaliens découverts au fond d’une grotte.
— Des ? Vous avez trouvé plusieurs ossements ?
— Non, Jean-Charles…

Marc, soudain hésitant, s’interrompit quelques instants avant de reprendre.

— Des squelettes… Entiers… Qui ne nécessitent aucune reconstitution. émit-il d’une voix tremblante.

Pour la seconde fois, l’ex-paléontologue en resta muet de stupeur.

Il avait fallu qu’une telle découverte tombe entre les mains du Matador…

Jamais auparavant, dans toute l’histoire de l’archéologie, n’avait été trouvé des squelettes entiers ne nécessitant aucune reconstitution. Ni même un seul.

Au cours de sa carrière de scientifique, Jean-Charles avait élaboré la théorie suivante : en recherche, la découverte, c’est surtout une question de chance plus que de compétence. Et il fallait croire que l’Espagnol avait une chance de cocu.

— Félicitations à vous… Vous le tenez enfin votre « article phare ». fit Jean-Charles d’un ton aigre.
— Jean-Charles, si tu viens, tu es naturellement co-auteur…
— Attends une seconde… Si le Matador me fait venir aux frais de la princesse et accepte que je co-signe un papier, c’est qu’il y a une couille dans le potage. Il est où le piège ?
— Il n’y a pas de piège. C’est juste tellement énorme qu’on veut être sûrs de ne pas se tromper et ne pas prendre ces néandertaliens pour ce qu’ils ne sont pas.
— La datation au carbone 14, elle donne quoi ?

Jean-Charles fut surpris de voir avec quelle rapidité il avait repris les réflexes du directeur de fouille qu’il fut jadis.

— Justement, c’est la datation qui pose problème…
— Explique.
— Au début, on a cru à une erreur. Alors on a fait refaire. Puis refaire encore, et dans plusieurs labos… Jean-Charles… Les squelettes qu’on a trouvés…
— Accouche, bordel !
— Ils sont plus récents que la période néandertalienne.
— Moins 25 000 ans… hasarda l’ex-chercheur, tout en ayant en tête que les dernières traces du Neandertal remontent à minimum 30 000 ans.
— Non… Beaucoup plus récents…
— Moins 20 000 ? Moins 10 000 ?
— D’après les mesures, les squelettes pourraient être nos contemporains. lâcha dans un souffle, Marc Fourrier.
— Quoi ? beugla Jean-Charles, incrédule.
— Alors, tu comprends, il faut vraiment que tu viennes confirmer ou infirmer notre découverte. Tu es celui qui a le plus étudié la morphologie des néandertaliens. Tu es mondialement reconnu.
— J’étais mondialement reconnu… corrigea-t-il avec une pointe d’amertume. Pourquoi moi ? José aurait pu faire appel à d’autres experts en la matière, tout autant reconnus et encore en activité.
— Parce que… Il a dit « Si on se trompe, Jean-Charles sera plus que ravi de fusiller ma carrière sur ce coup, donc il mettra toute son énergie à trouver la moindre faille qui aurait pu nous échapper » et il a aussi dit « Mais si on ne se trompe pas, on pourra être certain qu’on est dans le vrai, car Jean-Charles aura vraiment tout scruté avec une minutie sadique »

Jean-Charles explosa de rire.

— Tu pourras dire à ton Matador, que ce n’est pas faux. Soyons sérieux deux secondes, Marc… Votre grotte a très certainement été polluée par des Homo sapiens et, bien sapiens, à mon humble avis. Après, je ne m’explique pas que vos squelettes aient l’air de néandertaliens. Il faudrait que je les voie, c’est sûr. Se rendre sur place pour crucifier José Perez, c’est, en effet, très tentant comme proposition.
— Il y a encore autre chose… Nous n’avons pas trouvé que des squelettes…

Marc avait dit ça d’une voix hésitante et le timbre était parti dans les aigus, ce qui fit craindre le pire à Jean-Charles sur la révélation à venir.

— Parle. encouragea-t-il.
— On a d’abord cru à une momie. Les conditions climatiques sont particulièrement favorables à la bonne conservation des tissus…
— Quoi ? Une momie ? éructa le retraité.
— Oui, une momie… Marc marqua de nouveau une pause avant de reprendre d’une voix tremblante. Une momie avec des caractéristiques de néandertalien.

Jean-Charles resta muet. Ne sachant plus, tout d’un coup, sur quel pied danser.

— Bon, je crois que vous vous êtes assez foutus de moi, les gars. Arrêtez votre blague tout de suite. émit-il, glacial. J’imagine que tout le monde écoute… C’est un coup du José, c’est ça ? Je vais raccrocher, Marc.
— Attends, non ! Je t’en supplie, ne raccroche pas. implora le jeune Chargé de recherche. Je sais que ça peut paraître dingue, mais ces squelettes, et ce… corps possèdent toutes les caractéristiques du néandertalien et…
— Mais c’est impossible, ta momie de néandertalien aurait plus de 30 000 ans ! explosa Jean-Charles. En 30 000 ans, même avec les meilleures conditions de préservation, tu ne trouverais pas un seul tissu organique ! Les plus vieilles momies trouvées à ce jour ont environ 6 000 ans.
— Bien sûr puisqu’il ne s’agit pas d’une momie. coupa, Marc, irrité à son tour. On a fait appel à un légiste local. Il est formel, selon la dégradation des tissus, ce corps a été enterré il y a moins d’un an. C’est un cadavre avec un crâne très caractéristique du néandertalien sauf que ce crâne a encore un peu de muscle au niveau des mâchoires.
— QUOI ! hurla l’ancien Directeur de recherche au summum de l’incrédulité.
— Jean-Charles. Je vais raccrocher et t’envoyer une photo du corps. Je te rappelle après.

Le mobile devint silencieux.
Durant deux minutes, Jean-Charles resta planté complètement atterré sur le pont de son petit bateau à moteur jusqu’à ce que l’appareil qu’il tenait dans la main se mette à vibrer.
Il ouvrit le message.
Il n’y avait qu’une photo.
Et il eut le choc de sa vie…

Les oursins attendraient. Il fallait absolument qu’il parte.

La suite, au prochain épisode…

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Prologue Nouvelle 3 du projet Bradbury

C’était pourtant, au départ, qu’une vague idée élaborée à partir d’une question du type « Et si… » comme, par exemple, « Et si, c’était les Allemands qui avaient gagné la seconde guerre mondiale ?« .

Le genre de question ouverte où on peut tout imaginer…

Le genre qui vous plonge dans un abîme des possibles et, où, si on n’a pas de feuille de route, on s’y noie facilement.

Et, effectivement, en écrivant les premières lignes de la Nouvelle 3 (N3 pour les intimes), j’avais commencé à boire la tasse et à me dire « Pfff, c’est nul, faut que je trouve autre chose« . Je me suis donc lancée dans une version alternative de la N3 avec une toute autre idée, mais qui se révéla très vite être une impasse.

Bref, j’étais dans une sacrée mouise… Je voyais le projet Bradbury s’arrêtait là.

J’ai donc eu un sursaut d’amour propre (ben oui, ça m’arrive). Il fallait continuer. J’ai repris mon idée initiale et j’ai planché.

Je me suis documentée sur le Net, j’ai fouiné, cherché, intégré des connaissances en archéologie et en paléontologie. On ne va pas dire que je suis bonne pour passer un Master dans ce domaine, hein ! Faut pas déconner non plus…

Mais j’ai acquis suffisamment de quoi écrire une petite fiction.

Une fiction qui nous emmène dans une terre lointaine : la Mongolie et plus précisément dans une province très reculée (celle de l’Arkhangaï).

Et, là aussi, il a fallu se documenter un peu sur le pays. Juste de quoi habiller le récit. En revanche, ne me demandez pas  des conseils en matière de tourisme dans le coin…

Et puis, il y a eu ce déclic en visionnant un documentaire sur Pierre Richard que je trouvais « bien vieilli » et c’est comme ça que j’ai imaginé mon personnage principal et que tout le récit s’est articulé naturellement autour de lui.

Très vite, des personnages secondaires ont fait leur apparition. C’était donc parti pour l’écriture.

Je retiens plusieurs choses :

  1. une idée même débile peut être utilisée pour créer un récit. Il faut donc attendre avant de la jeter aux orties.
  2. s’autoriser à écrire même « en petit nègre » son texte car à partir du moment où c’est écrit, il est toujours temps de revenir dessus plus tard et on a au moins l’impression d’avancer. Rien de pire que de s’arrêter parce qu’on n’arrive pas à avancer.
  3. ne pas s’arrêter sur des détails techniques ou scientifiques qu’on ne maîtrise pas. On n’est pas là pour écrire un mémoire de Master.
  4. accepter d’avoir un texte plus long que prévu. J’avais en effet prévu trois parties, mais le récit est riche en événements, et il a fallu allonger donc, la nouvelle sera déclinée en quatre parties. Et voilà, une bonne série pour l’été à lire sur votre serviette de plage ou sur votre transat 😉 (pour moi, ça sera la fouta)
  5. accepter de ne pas rendre un texte final parfait en terme de phrasée, de style ou de fotes d’autografes 😉 au risque de se retrouver dans l’incapacité de publier quoique ce soit. Inutile de se mettre la pression quand on sait que ça n’ira jamais dans une maison d’édition.

La N3 s’étire sur 38 pages… (Oui Madame !), comporte 14 193 mots et 85 215 caractères (espaces compris).

On est content que j’ai scindé tout ça en quatre parties…

Au final,  j’ai pris plaisir à écrire la N3 et j’espère que vous y prendrez autant de plaisir à sa lecture tout au long des quatre épisodes.

P.S. : je n’ai rien contre les Espagnols : l’un de mes personnages secondaires est un Espagnol mais j’aurais pu tout autant choisir un Néerlandais (les équipes scientifiques comportant souvent plusieurs nationalités). Physiquement, je ne l’ai pas décrit, il est vrai, et pourtant je l’imaginais comme notre cher Premier ministre… (Manuel, si tu me lis, n’en prend pas ombrage).

P.S. 2 : les épisodes seront publiés grâce à la magie des publications programmées car je serai en vacances !

P.S. 3 : ne vous attendez pas à de la grande littérature. Cette N3 sera sûrement à retravailler.

P.S. 4 : j’ai été tenté d’ajouter des notes de bas de pages pour donner quelques définitions ou éléments permettant de mieux comprendre le texte, mais j’me suis dit que ça allait vous énervez de descendre tout en bas avec l’ascenseur pour lire la note de bas de page. Donc s’il y a un truc que vous comprenez pas, n’hésitez pas à revenir vers moi et à googleliser 😉

Publié dans A propos d'écriture

La lune rousse

Encore toute exaltée, elle lui contait une nouvelle anecdote de sa folle jeunesse. Cela ne remontait qu’à peine plus d’une petite dizaine d’années, mais la nostalgie de Véronique était telle qu’on avait l’impression à l’entendre que cela se passait il y a des décennies.

Tout en lui narrant les détails qui allaient rendre son histoire encore plus croustillante, elle déambulait de pièce en pièce, là précisément où se tenait son récit. Cette maison était l’endroit qui recelait tous les bons et moins bons souvenirs de cette période particulièrement marquante pour Véronique. Elle lui montrait d’abord ce qui avait tenu lieu de chambre qui avait un aspect misérable du fait de l’abandon prolongé de la baraque, puis la salle de bain où la plupart des carreaux avaient délaissé les murs.

Tandis que Véronique l’entraînait cette fois vers le salon attenant à la terrasse, ou du moins ce qu’il en restait – un pan du mur extérieur de l’étage s’était écroulé si bien qu’avant même d’emprunter la porte-fenêtre pour sortir on avait déjà une vue imprenable sur la mer et le port de la ville – elle se dit à elle-même, qu’à la réflexion, les souvenirs devaient remonter à plus de dix ans.

Véronique semblait curieusement ne pas s’être aperçue que la maison était devenue une véritable ruine branlante comme si elle avait été la cible d’un bombardement. Ou alors, peut-être faisait-elle mine de ne pas s’en rendre compte car trop heureuse d’évoquer ce passé qui faisait que sa vie pu être qualifiée d’exaltante et ainsi donc pour mieux nier le vide et la décrépitude de son existence présente.

Radieuse, elle rejoignit la terrasse en enjambant les débris de mur et lui montra la magnifique vue.

Et c’est vrai que le panorama était splendide. La maison construite en hauteur de colline surplombait le village et son petit port de pêche. Le soleil finissait de se coucher en teintant la mer d’huile de ce ton orangé virant au rouge si caractéristique. On aurait presque pu profiter de cette plénitude.

Le ciel commençait à s’obscurcir et Véronique n’en finissait plus d’évoquer ce passé. Son passé. Plus rien d’autre ne comptait. Elle ne vit pas – ou semblait ne pas voir – que la terrasse menaçait de s’écrouler. Véronique parlait toujours alors qu’elle ne l’écoutait plus aux prises avec un malaise de plus en plus grandissant. La maison ne semblait pas être la seule à avoir subit les foudres d’un cataclysme ou d’une guerre. Les bâtiments qui l’avoisinaient était sérieusement délabrés aussi. Des balcons en partie écroulés, des murs effrités voire parfois amputés. Tout le village en fait. Un village mort. Voilà où elle avait été entraînée. Pas âme qui vive. Seul le ressac des vagues brisaient ce silence de mort.

Complètement sonnée parce ce qu’elle venait de réaliser, elle ne s’aperçut pas tout de suite que Véronique s’était arrêtée de parler. Elle se tourna pour la chercher et la trouva immobile face à la mer.

Cette dernière était comme figée. Elle mirait le ciel avec un air empreint à la fois d’une sorte de solennité et d’une profonde tristesse. Elle l’appela mais Véronique ne semblait pas l’entendre.

Son regard se perdait au loin sur la lune qui, ce soir-là, était une lune rousse si énorme qu’on eut dit un nouveau soleil venu remplacer au pied levé celui qui se tenait là quelques minutes plus tôt.

Elle observa également un long moment le satellite avec une angoisse grandissante. La lune est-elle si grosse d’habitude ? Est-ce normal ? Mais d’ailleurs, est-ce normal d’être ici ?

Elle arracha ses yeux de l’énorme boule orangée et s’appesantit sur le village. A son grand étonnement elle vit à chaque fenêtre, à chaque terrasse, et à chaque balcon, une femme érigée telle une statue.

Ces dernières, tout comme Véronique, regardaient le ciel ou plutôt la lune rousse qui était comme posée sur la mer.

Celles qui se trouvaient le plus proches et dont elle pouvait contempler à loisir leur expression arboraient ce même regard perdu et affligé au loin.

Exactement celui de Véronique à l’instant même. Toutes avaient la tête légèrement inclinée et cet étrange petit sourire à peine esquissé aux lèvres.

Publié dans A propos d'écriture

Quelque chose cloche

Quelque chose ne va pas dans cette histoire. Il en était certain. Rien ne tournait rond et personne d’autre que lui ne semblait s’en être rendu compte.

« N’avions nous pas déjà vu ce passage ? » s’interrogea-t-il à propos du chat noir qui se couchait sur le paillasson de la vieille concierge.

« Mais si ! » failli-t-il s’écrier.

C’était lorsque Martine sortit de chez elle en claquant la porte, juste après avoir giflé Thomas alors qu’il venait de lui indiquer pour la troisième fois qu’il fallait remonter le pendule suisse du salon.

Elle était sortie de ses gonds, avait giflé Thomas en lui lançant « Ras le bol des Suisses ! Je vais acheter du chocolat. » puis avait claqué la porte. Celle juste en face de la vieille concierge. Juste après on voit ce satané chat s’affalait paisiblement sur le paillasson de la vieille.

Or, là, on revoyait exactement la même scène du chat noir après le claquage de porte sauf que cette fois-ci Martine avait lancé un « Je n’aime pas les chocolats, ni les pendules et encore moins les Suisses d’ailleurs. »

Non vraiment, quelque chose clochait dans ce film. Rien ne tenait. Mauvais montage sans doute. Et tout le monde, dans la salle, continuait à rire.

Mais, lui, ne trouve rien de drôle à partir du moment où quelque chose ne va pas dans une histoire.

Il décida donc de quitter la salle.

En sortant, il vit un chat noir se pelotonner contre la porte du projectionniste.

Exactement le même chat noir aux yeux jaunes.

Non vraiment il y a quelque chose qui cloche. Et pas que dans le film…

P.S. : Pour relire ce texte (et voter si vous avez aimé) c’est par là sur le site de ShortEdition : Quelque chose cloche