Publié dans La Plume écrit

7ème nouvelle : Blizzard – partie 9 #ProjetBradbury

Précédemment dans Blizzard :

  1. partie 1
  2. partie 2
  3. partie 3
  4. partie 4
  5. partie 5
  6. partie 6
  7. partie 7
  8. partie 8

Tu t’étais perdu(e)

« Je crois que tu t’es perdue… »

Cette petite remarque murmurée au coin du feu fit sursauter Jane.

D’abord, elle crut avoir rêvé. Elle commençait d’ailleurs à s’assoupir sur le premier tome de Fifty Shades of Grey et envisageait sérieusement de se soustraire à l’abrutissement que ce roman lui inspirait en imitant sa mère et ses enfants qui s’étaient déjà couchés.

Et puis, voilà que son père l’avait sortie de sa torpeur.

« Je crois que tu t’es perdue… »

Et il l’avait dit en français qui plus est, alors qu’il n’avait plus prononcé un seul mot dans la langue de Molière depuis des années.

La perte de son bilinguisme avait été d’ailleurs l’un des premiers signes de la maladie. Au début, Jane s’était aperçue qu’il semblait éprouver des difficultés à suivre une conversation avec son mari. Ensuite, plus tard, elle se rendit compte qu’il ne pouvait plus formuler correctement ses phrases. Elle apprendra, par la suite, qu’il y avait eu bien d’autres manifestations, plus évidentes celles-là. Sa mère lui avait, en effet, confiée que son époux se perdait souvent en ville et qu’il souffrait de plus en plus de confusion. A cette époque, il avait encore assez d’amour propre pour supplier sa femme de ne rien révéler de ses déboires à leurs enfants.

Lorsqu’il était devenu évident que son père était atteint d’Alzheimer, il avait, en plus de la plupart des souvenirs, perdu totalement l’usage du français.

Il en était maintenant au stade où il ne savait plus si nous étions le matin ou le soir, où il prenait Jane pour une de ses tantes – Lucy, morte en février 1974, bien avant sa naissance — et où il marmottait des paroles hébétées pour quémander un sandwich au cheddar qu’il avait pourtant ingurgité une heure auparavant.

Aussi, l’entendre énoncer clairement une phrase en français fut pour Jane un réel choc.

Elle avait redressé la tête et s’était mis à observer son paternel avec attention et à la dérobé. Or, ce dernier la scrutait également et avec un regard si pénétrant qu’elle en tressaillit.

« Oui… Tu t’es perdue. » réitéra tranquillement son père tout en continuant à la sonder avec gravité et tristesse.

Il était assis depuis des heures sur ce vieux fauteuil club défoncé de leur location de campagne. Il en avait d’ailleurs très vite fait sa propriété. L’endroit était idéal, situé entre la cheminée et la télévision perpétuellement allumée.

Son père s’adressait-il vraiment à elle ou à un des fantômes de son passé — Lucy pour ne pas la nommer ?

« Daddy… C’est à moi que tu parles ? émit-elle, hésitante et tremblante.

— Bien sûr que c’est à toi que je parle, à qui d’autre ? s’irrita-t-il, avant de saisir ses lunettes posées sur son nez pour les nettoyer nerveusement avec la manche de sa chemise – un geste qu’elle connaissait par cœur et qu’il n’avait plus fait depuis des lustres du fait de son Alzheimer.

Elle resta figée de stupeur, la bouche entre-ouverte, tremblante. Le pavé Fifty Shades of Grey qu’elle tenait encore dans sa main chuta lourdement sur le tapis.

« Je ne comprends pas… balbutia-t-elle.

— C’est pourtant simple, ce que je te dis. Quand je pose le regard sur toi, je vois qui ? Je vois la femme de Jérôme, je vois la mère de Victor et Lily, je vois la salariée robotisée, mais toi, je ne te vois plus… Tu t’es oubliée. Tu t’es perdue. Tu es devenue quasi-transparente. » termina-t-il, lapidaire.

Jane ne sut quoi répondre. Peut-être s’était-elle assoupie sur son Fifty Shades of Grey en fin de compte et qu’elle était en train de rêver que son père, non seulement avait retrouvé pleinement ses esprits, mais, qu’en plus, il lui crachait des reproches.

Mais elle n’eut pas le loisir de se pincer l’avant-bras pour vérifier cette hypothèse que déjà son paternel enchaîna derechef.

« Donc, voilà, je suis en train de te dire que tu ne fais rien de ta vie, et tu ne réagis pas plus que ça ! Non vraiment je suis déçu, mais déçu… Jane, bon sang, je t’ai élevée pour être libre, confiante, radieuse, pour que tu puisses être épanouie personnellement, professionnellement, mais là, telle que je te vois, je ne vois qu’une ombre. Où est donc passée ma petite fille si pleine de fougue ? Où est passée la jeune femme pleine d’ambition ?
— Elle s’est pris la vie en pleine gueule ! » railla Jane, amère, avant de s’effondrer.

En pleine crise de larmes incontrôlables, elle sentit la main de son père lui effleurer les épaules. Elle leva la tête et vint se blottir contre lui.

Reprenant ses esprits, elle se redressa et s’adressa à son père.

« Mais toi aussi, papa, tu t’étais perdu … Où étais-tu passé? Toi, aussi, tu n’étais plus qu’une ombre. Est-ce que je rêve ? Est-ce que ta saleté d’Alzheimer est partie, ou n’est-ce qu’un petit répit ?»

Elle n’obtint, comme seule réponse, qu’un petit hochement de tête de ce dernier qui révélait toute sa perplexité. Lui-même était manifestement ébahi de ce qui lui arrivait. Jane avait très envie de réveiller la maisonnée entière pour rendre compte du miracle mais son père l’en dissuada.

« Laisse-les dormir, fit-il avant d’enchaîner. Nous avons à discuter, toi et moi. Nous avons beaucoup à rattraper. »

Ils passèrent la nuit à parler. Elle raconta sa triste vie. Comment Jérôme se faisait de plus en plus absent : le travail et le quotidien qui use. Comment elle se sentait déconsidérée dans un emploi qui était devenu alimentaire. Comment elle en était réduite à tout gérer à domicile : les courses, les enfants, les factures. Comment elle s’était un peu trop rapprochée du voisin du 6ème étage et même ce baiser échangé lors de la survenue de la crue de la Seine et des rats qui avaient débarqué, et la culpabilité qui allait avec.

Elle ne sut pas comment elle avait fini par s’endormir sur le canapé, lorsqu’elle se réveilla, il faisait jour. Son père n’était plus là. La maison était étrangement silencieuse. En frissonnant, elle se dirigea vers la cuisine afin de se préparer un thé. La fenêtre donnait sur le lac. Elle vit sa fille Lily de dos debout sur le ponton. Ce fut le hurlement de cette dernière qui lui fit réaliser que la petite barque n’était plus attachée au ponton.

Jane sortit en trombe de la maison.

La petite barque gitait beaucoup sur la surface plane du lac. Elle était vide.

Victor… Non…

« On dirait qu’on serait des pirates, maman. »

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Auteur :

Grande blogueuse devant l’Éternel. Tombée dans WordPress quand elle était pet... Non quand elle a appris que ça ne serait pas du coton pour procréer. On était en 2008... Depuis, elle a eu un Plumeau grâce à une FIV IMSI. Depuis, elle continue d'écrire ici sa vie de maman et d'apprentie écrivaine.

8 commentaires sur « 7ème nouvelle : Blizzard – partie 9 #ProjetBradbury »

  1. oh la la c’est palpitant! j’adore! on ne sait pas trop si cette conversation était un rêve ou non, tu entretiens parfaitement l’ambiguïté, et le suspens de fin de page… j’espère que tu ne nous laisseras pas trop longtemps mariner!!!!!!!!!

    Bises

    Nath

  2. Bon là il n’y a pas à tortiller, tu ne vas pas pouvoir nous faire attendre deux mois pour la suite !

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