Publié dans A propos d'écriture

« Le déferlement » – 6ème nouvelle – Partie 5

Précédemment : Partie 1, Partie 2, Partie 3 et Partie 4

Samedi 31 octobre

Jérôme était manifestement éméché. Voire même, bien imbibé. À coté de lui, sur une petite table s’amassait plusieurs verres à pied. Vides. Il y avait aussi, dans un seau à glaces — désormais complètement fondues —, une bouteille de champagne. Vide elle aussi. L’époux de Jane était avachi sur un fauteuil. Sa cravate était dénouée, sa chemise était en partie déboutonnée vers le col pour laisser respirer son cou rougi pas l’excès d’alcool, et en partie sortie de son pantalon. De ses yeux vitreux, il observait, avec un sourire graveleux, les jambes interminables se dandiner devant lui. Ces dernières étaient juchées sur des escarpins aux talons tout aussi interminables. Jérôme s’y reprit à trois fois pour saisir la cuisse qui lui faisait face, et quand il y parvint enfin, il glissa sa main pataude vers le haut. Elle atteignit enfin la mini-jupe qui couvrait déjà à peine le fessier de la bimbo. Cette dernière gloussa bêtement et s’assit en califourchon sur les cuisses de l’époux de Jane. « Oh, t’as envie de moi, bébé » minaudait-elle tout en faisant valser la cravate. Elle entreprit de finir de déboutonner sa chemise puis s’attaqua à la braguette. Jérôme l’attira brusquement vers lui et ils s’embrassèrent. Quand leurs bouches se séparèrent pour reprendre haleine, la lumière projetée depuis la lampe de chevet éclaira le visage de Thomas, le voisin du 6ème étage. Il avait un regard brillant et fiévreux. Ce dernier glissa sa main vers les seins de Jane, elle-même assise sur ses cuisses à la place de la bimbo…

Elle se réveilla en sursaut. Blottis sous sa couette, Victor et Lily dormaient encore. La nuit avait été passablement agitée et ponctuée par des frayeurs nocturnes. À la fin, Jane avait consenti à ce que ses deux enfants viennent la rejoindre dans son lit. Sentir leurs petits corps tout chauds contre le sien l’avait également rassérénée. Elle s’était enfin assoupie mais ne voulait surtout pas savoir à quelle heure. Jane se leva le plus silencieusement possible afin de ne pas réveiller les gosses. Elle se dirigea à pas de loup vers les toilettes, ouvrit la porte, le cœur tambourinant, souleva d’une main tremblante le couvercle et fut soulagée de n’y voir que de l’eau. Elle inspira bruyamment pour se donner du courage, tomba le bas de son pyjama et soulagea sa vessie un peu trop précipitamment, il est vrai. Jane se fit ensuite un café serré car le manque de sommeil commençait déjà à lui filer un sacré mal de crâne. En entendant du remue-ménage de l’autre côté de sa porte d’entrée, elle l’ouvrit pour voir ce qu’il en était.

Elle tomba sur Valérie dans le couloir. Cette dernière tirait une valise et se dirigeait vers le hall d’entrée de l’immeuble. « Tu as vu les infos à la télé ? » l’apostropha sa voisine d’un air alarmé lorsqu’elle l’aperçut sur le seuil. Devant la réponse négative de Jane, elle reprit de plus belle. « On en parle partout. Les rats. Ils sont en train d’envahir tout Paris et les banlieues. Ils disent qu’ils ont jamais vu ça. Moi, avec ce qui t’ai arrivée hier et à Angela, je reste pas un minute de plus ici. J’ose plus aller aux chiottes, c’est dire ! Franchement, comment tu fais ? Moi, à ta place, je serais partie… Ah bon ? T’as pas trouvé de chambre d’hôtel ? Mais… T’as pas de famille qui pourrait t’héberger ? Tu vas forcément trouver un point de chute… »

Mais il n’y avait aucun point de chute. Rien. Elle allait devoir passer une nuit de plus avec ses enfants dans un appartement désormais menaçant. À la suite de cet échange matinal, Jane contacta bien d’autres hôtels mais devant les réponses négatives de ces derniers, finit par abandonner. Elle alluma la télévision. On repassait en boucle des vidéos amateurs d’attroupement de rats vers les poubelles, ou encore courant sur les rails de métro, le tout étant commenté en voix off avec un ton des plus alarmistes. Elle décida de couper la télévision. Elle décida aussi, qu’une nuit supplémentaire dans ce F3 c’était déjà trop, et qu’ils n’étaient pas obligés d’y rester pour la journée en plus. Lorsque les enfants émergèrent, elle leur suggéra l’idée de passer le samedi à l’extérieur. Ils iraient partout : restaurants, centre commercial, café, n’importe quoi, le tout était de gagner du temps avant de devoir revenir dormir ici. Victor et Lily approuvèrent. « On pourra se déguiser quand même, hein, maman ? » émit son petit garçon. Comme on n’en était pas à une aberration près, elle leur répondit un « Bien sûr, mes trésors ! ». Si bien que moins d’une heure plus tard, Jane quitta le domicile avec un petit zombie de cinq ans et un petit fantôme installé dans sa poussette-canne. Ils prirent le bus qui desservait la station toute proche du nouveau petit centre commercial de la commune voisine et que Jane appréciait bien.

Tandis que le bus empruntait le pont, Jane s’aperçut que la Seine était très haute et qu’elle n’avait même jamais atteint un tel niveau depuis qu’elle habite ici. Cela n’avait rien d’étonnant. Elle calcula qu’il pleuvait sans discontinuité depuis plus de deux semaines. Ils arrivèrent enfin à leur station et gagnèrent rapidement le centre commercial. Après une première boutique de jouets où elle dû acheter un dinosaure à Victor et une poupée à Lily, Jane réussit à les entraîner à un Starbuck à l’étage supérieur. Une fois installés avec leurs consommations et les enfants concentrés sur leurs nouveaux jouets, elle sortit le mobile de son sac à main et découvrit qu’elle avait eu deux appels. L’un de son mari. Toujours en colère, elle décida d’ignorer ce premier appel. Le second, un numéro inconnu mais qu’il lui sembla familier. Ce dernier interlocuteur avait même laissé un message sur sa boîte vocale. Elle fut assez surprise d’entendre la voix de Thomas. Sur son message, il disait qu’il s’était permis de l’appeler pour s’assurer qu’elle s’était remise de l’incident d’hier, et que, scandalisé de la réponse désinvolte du syndic, il les avaient alors relancés avec insistance concernant la dératisation. Elle resta coite, un vague sourire aux lèvres, puis soudain, s’empourpra en repensant à son rêve nocturne. Finalement, elle décida de le rappeler, ne serait-ce que pour le remercier de son intervention, du moins, tentait-elle de se persuader que c’était uniquement pour ça. Un appel cordial entre bons voisins. Et puis, leurs enfants se fréquentaient. Le petit Léo était souvent chez elle à l’heure du goûter les samedis. Bref, rien que de plus normal. Sur la liste des appels entrants, elle effleura d’un doigt tremblant le numéro de mobile du voisin du 6ème — objet d’un étrange rêve érotique.

À sa grande surprise, il décrocha tout de suite. Jane aurait préféré remercier son voisin avec moins de trémolos dans la voix. Elle aurait aimé aussi que les battements de son cœur fussent moins rapides. Intérieurement, elle se lançait des noms d’oiseaux, tandis qu’elle échangeait des banalités d’usage avec Thomas. Comme Valérie, ce dernier lui évoqua l’omniprésence des rongeurs dans les actualités. Un expert aurait expliqué que c’était dû à une crue imminente de la Seine. Les habitats des rats avaient été submergés : carrières, égouts, travaux, si bien qu’ils s’étaient mis à déferler dans les habitats humains. Elle trouva l’explication plausible. « Compte tenu de la position de votre logement, en rez-de-chaussée… Vous n’ignorez pas que vous êtes particulièrement exposée à une nouvelle irruption de ces bestioles. Avez-vous pu trouver un autre endroit où dormir pour les prochaines nuits ? » avait lancé Thomas d’un ton grave. Devant sa réponse négative, il lui répondit que c’était effectivement ennuyeux. Il y eut un long silence gêné par la suite. Finalement, Jane lui expliqua sur le ton le plus léger possible, qu’elle s’était réfugiée pour la journée avec ses deux enfants dans le petit centre commercial. La décoration d’Halloween était splendide et il y avait de nombreuses animations pour les gosses.
Victor suspendit son jeu et demanda à brûle pourpoint à sa mère à qui elle s’adressait. En apprenant qu’il s’agissait du papa de Léo, le petit s’écria. « Oh maman, il peut venir ici, Léo, dis ? »
Thomas qui n’avait rien perdu de l’échange entre la mère et son petit garçon en profita pour glisser « qu’il n’était pas contre se promener dans le centre commercial vu que Léo semble mourir d’ennui. ». Jane se faufila dans la brèche ainsi ouverte en arguant que « c’était également une bonne idée que les enfants se retrouvent pour cette après-midi d’Halloween ».
C’est ainsi, que les deux familles monoparentales furent assez vite réunies dans une pizzeria. Durant le déjeuner, face aux accoutrements des enfants de Jane, Léo maugréa qu’il aimerait bien être déguisé lui aussi. Ainsi, se rendirent-ils tous à l’atelier maquillage, juste après un café serré et l’addition que Thomas voulut régler intégralement.

En sortant du centre commercial, après un après-midi gaie et insouciante (et c’était somme toute, assez imprévu), ils tombèrent sur un rat écrasé par un véhicule. La vue du corps écrabouillé fit hurler de terreur Victor que Lily imita rapidement. Jane tenta vainement de calmer son petit garçon quand Thomas lui saisit le bras et posa une main rassurante sur l’épaule de l’enfant.
« Bon… Ça suffit comme ça, il est hors de question que je vous laisse dormir chez vous. Excusez-moi de vous forcer la main, Jane, mais vous allez devoir passer la nuit chez moi. À la guerre comme à la guerre. lança son voisin sur un ton n’autorisant aucun refus.
— Je ne voudrais pas vous déranger…
— Vous ne me dérangerez absolument pas.»
L’affaire était close.

En arrivant à la résidence, ils croisèrent un voisin du 4ème passablement irrité : l’ascenseur ne marchait plus et il était chargé de deux sacs de courses.
« Vous vous rendez compte ! Tout ça à cause des rats. maugréa-t-il.
— Comment ça ? fit Jane.
— Il paraît qu’ils sont dans les caves et qu’ils ont grignoté les câbles, notamment ceux qui alimentent l’ascenseur. C’est le technicien qui me l’a dit. Il a aussi dit qu’il ne fera rien du weekend tant qu’il y aurait cette histoire de rats. Bref, on est sans ascenseur !»
Jane et les enfants, flanqués de Thomas et Léo, entrèrent dans leur domicile. L’odeur d’égout était revenu et c’était même irrespirable.
« Bon sang, si vous avez encore des hésitations concernant ma proposition de vous héberger, là, vous devriez ne plus en avoir. Ne vous tracassez pas, faîtes rapidement un sac. J’ai tout ce qu’il faut chez moi. lança Thomas en se pinçant le nez avant de reprendre. Vous voulez bien que j’emmène les enfants avec moi au 6ème, le temps que vous préparez vos affaires ? »
Jane y consentit devant les visages terrifiés de Victor et Lily. Elle entreprit ensuite de glisser les pyjamas, les trousses de toilettes, des affaires de rechange et même le doudou-souris de sa petite fille qui lui faisait désormais un petit peu horreur. Alors qu’elle s’apprêtait à sortir, elle entendit un vague bloup-bloup provenant de la cuisine. Elle s’approcha de l’évier et vit avec dégout que le fond était tapissé d’une eau noirâtre épaisse. Cette dernière était manifestement remontée des canalisations. Quelques bulles tentaient d’en percer la surface puis l’une éclata. Une odeur de viande faisandé empuantit l’atmosphère. Elle réprima une nausée et quitta précipitamment son logement.

Celui de Thomas n’était pas plus vaste que le sien. Jane et les enfants dormiraient sur le canapé-lit du séjour. Ils dinèrent tous devant un DVD de dessin-animé Pixar : les adultes s’étaient mis d’accord d’épargner les enfants en évitant les informations. Durant la séance de home-cinema, ils consultaient discrètement leur mobile respectif pour se tenir informé et, de temps en temps, l’un des deux montrait à l’autre l’écran de son smartphone avec un regard lourd d’inquiétude.
« Déferlement de rats, rue de Rivoli »
« La Seine en crue »
« Panne générale de plusieurs lignes de métro à cause des rats et de la montée des eaux…»
« Des témoignages troublants : les rats seraient agressifs »

Tandis que la soirée avançait, des sirènes de pompiers et des hélicoptères se firent entendre de plus en plus fréquemment. Mais ce qui perturba le plus Jane, c’était d’entendre ces hurlements de chats qu’elle pouvait difficilement imputer à l’excitation de la chasse mais plutôt à des cris de terreur. Le canapé-lit ouvert, elle avait réussi malgré tout à endormir ses deux enfants. Elle en était à observer le visage de Victor, agité, qui semblait en proie à une terreur nocturne imminente lorsqu’une panne d’électricité s’invita brusquement. Thomas, qui avait regagné sa chambre, revint vers l’entrée, ouvrit le placard électrique et tenta de remettre le compteur en marche. La lumière réapparut mais sauta à nouveau quelques secondes plus tard. Thomas ouvrit sa porte pour déterminer si la panne était générale à l’immeuble. Il appuya sur l’un des interrupteurs du couloir mais seul l’éclairage indiquant la voie de secours était illuminée. Une très faible lumière rougeâtre qui donnait au couloir un air glauque et menaçant.

« De mieux en mieux… murmura-t-il à l’adresse de Jane. Je suppose que c’est l’œuvre des rats… Ou alors c’est peut-être la Seine qui a atteint notre immeuble. ». Il avait lancé cette dernière hypothèse sur le ton de la plaisanterie mais Jane, soudain affolée, n’en perçut rien. Elle pensa à ses photos de famille. Si la Seine était en crue, peut-être était-elle en train de dilapider toute sa vie : son mariage, la naissance de ses enfants, ses parents et son père, surtout, dont la mémoire n’avait pas besoin d’un fleuve en crue pour se dilapider toute seule. Elle eut, alors, la furieuse envie de redescendre chez elle pour voir ce qu’il était possible de sauver. Elle en informa Thomas qui ne cacha pas son inquiétude. Il tenta même de la dissuader mais devant son obstination finit par lui fournir sa meilleure lampe torche.
« Pas d’imprudence, hein ?
— Promis. lui lança-t-elle avec un sourire qui se voulait rassurant. Je ne serai pas longue.»

Elle gagna rapidement l’escalier puis le descendit quatre à quatre jusqu’à ce qu’un mouvement sur sa droite la retint. Jane tourna la tête vers l’une des lucarnes qui donnait sur l’extérieur. Un chat courait et, derrière lui, une vague masse semblait le poursuivre et même gagner du terrain. Il lui fallut du temps pour comprendre que la masse noire protéiforme était en fait composée de rats. Avant même que le chat ne disparaisse de son champ de vision, la masse se jeta sur le félin. Les hurlements perçants qui s’ensuivirent étaient abominables. Horrifiée, elle courut pour fuir cette vision d’horreur et manqua louper une marche dans sa descente précipitée. Arrivant au rez de chaussée, juste au moment où elle allait ouvrir la porte, Jane réprima une violente envie de vomir. Il lui fallu du temps pour que ses jambes cessent de trembler et pour pouvoir affronter le rez-de-chaussée et son domicile. Elle inspira bruyamment pour se donner du courage et ouvrit la porte. Elle braqua ensuite la lampe-torche dans une direction. Puis dans l’autre. Il n’y avait rien qu’un couloir désert. Elle s’y engouffra malgré tout prudemment.
Jane courut vers la porte d’entrée de son logement. Manifestement, la Seine n’était pas montée jusqu’à son palier, elle était donc confiante sur l’état de son appartement et, a fortiori, sur celle de ses photos de famille. Elle glissa sa clé et pénétra chez elle, le cœur battant.

L’appartement était tel qu’elle l’avait laissé quelques heures plus tôt, y compris l’odeur infecte des canalisations. Elle se remémora qu’elle avait condamné le vide-ordure et fermé à double tour les WC, aussi, fut-elle rassurée de ne point faire de mauvaise rencontre. Elle décida de placer en hauteur ce qui lui tenait le plus à cœur. Les albums de famille puis les boîtes de chaussures remplies de photos devant être triées furent rapidement empilées sur les étagères les plus hautes de son dressing. Satisfaite, elle estima qu’il était temps de remonter chez Thomas. En parcourant le couloir jusqu’à la porte d’entrée, Jane perçut un petit bruit. D’abord, à peine perceptible mais qui se manifesta à nouveau, cette fois-ci plus nettement. Elle sut instantanément sa nature et sa provenance. Elle aurait voulu pouvoir se tromper ou faire comme s’il n’y avait rien mais le claquement bref du couvercle de la cuvette se rabattant se fit entendre une troisième fois. Clac. Au lieu de sortir de chez elle, Jane resta figée, la main sur la poignet de sa porte d’entrée.

Clac ! Son cœur tressaillit.

CLAC ! Sa main droite quitta la poignet de porte et tomba mollement le long de son corps.

CLAC ! Comme un mauvais rêve dont on connaît déjà la fin, elle se dirigeait lentement vers les WC, totalement hypnotisée. Jane braqua sa lampe torche sur la poignet de la porte des toilettes. Une respiration trop lourde et trop rapide se fit entendre. La sienne. Une main saisit la petite clé et la tourna. La sienne.
« Ne l’ouvre pas. NE L’OUVRE PAS ! Tu sais ce qu’il y a derrière… » pensait-elle, mais elle posa pourtant sa main sur la poignet.
Elle l’actionna et poussa la porte.

Et rien…

Elle se mit à pouffer. Il n’y avait rien d’autre que cette cuvette imbécile avec son couvercle rabattue. Comme partout ailleurs, l’odeur était infecte. Il n’y manquait que le petit pot de Lily pour que tout soit normal. Elle poussa finalement un « OUF ! » de soulagement puis se mit à parler à voix haute à l’adresse de la cuvette.
« Avec tout ce que j’ai versé dans ce putain de chiotte, vous êtes certainement en train de pourrir au fond, bouffés par le destop et le produit miracle. Saloperies de rats ! »
En guise de réponse, la cuvette conserva son mutisme imbécile.

BANG !
Le couvercle s’ouvrit et percuta brutalement le réservoir en céramique. La cuvette se mit instantanément à vomir des rats tel un volcan expulsant ses panaches de lave. Les rongeurs, toutes griffes en avant et gueules ouvertes, semblèrent se projeter sur Jane.

Elle hurla tout en piquant le plus grand sprint de toute sa vie vers la sortie. Dans le couloir faiblement révélé par l’éclairage rouge des voies de secours, et toujours poursuivie par les rongeurs crachés par la lunette de ses toilettes, elle tomba nez à nez avec un autre groupe de rats semblant être sortis de nulle part. Ces derniers s’animèrent en l’apercevant et fondirent sur elle. Elle eut le temps d’ouvrir la porte de l’escalier avant d’être prise en sandwich par les deux groupes de rats. Elle monta les escaliers quatre à quatre, sans même perdre haleine et tout en hurlant de plus belle. Puis soudain, dans l’escalier, elle tomba sur une silhouette sombre qui lui sembla immense. Paniquée, Jane tenta d’échapper à l’ombre menaçante mais cette dernière fut plus rapide et lui saisit le bras pour la hisser.

« COUREZ ! Ils sont encore derrière. Ne vous arrêtez pas ! » hurla la silhouette avec la voix de Thomas juste avant de jeter quelque chose au sol. Avant de se détourner pour se sauver, elle eut le temps de voir une petite flammèche verte illuminer un attroupement de rats dont leurs sauts de marche en marche étaient si synchronisés et rapides que cela conférait au surnaturel.
Le pétard explosa et fit s’éparpiller les rats en tout sens, ce qui donna une avance certaine aux deux résidents.

Thomas et Jane atteignirent la porte du 6ème étage et s’engouffrèrent dans le couloir. Thomas força la fermeture de la porte de l’escalier qui mettait toujours un peu de temps pour se refermer. Se faisant, il écrasa un rat comme on l’eût fait en broyant un biscuit sec. La cervelle du rongeur explosa en petits morceaux.
Toujours en la tenant fermement par le bras, il inséra sa clé dans la serrure de son logement. Ils y entrèrent précipitamment. Ce n’est qu’une fois à l’intérieur que Jane se mit à trembler.

« Je ne sais pas pourquoi, mais votre petite virée nocturne avec ma lampe-torche, je ne la sentais pas. Vous ne m’en voulez pas si j’ai fini par vous suivre en laissant tout seuls les enfants ? Je crois que j’ai bien fait, non ? lança-t-il avec un ton pince sans rire.
— Des dizaines… Je crois bien qu’ils étaient une dizaine à déferler depuis la cuvette de mes toilettes… fit, dans un souffle, Jane avant de s’effondrer. Et puis… Ils m’ont poursuivie. Ils ont sûrement voulu me dévorer comme pour le chat : j’ai aperçu une masse de rats sauter sur un pauvre chat dehors. Il n’a eu aucune chance… Et puis, il y en avait d’autres… Pleins d’autres. Leurs yeux. Ils étaient rouges et fixes…
— Je sais. Je les ai vu… Ça va aller, maintenant. Vous ne risquez plus rien. »

Thomas l’avait entouré de ses bras. La tête niché dans son cou, elle se sentait bien. Enfin rassurée. Plus du tout seule. Elle ne pouvait pourtant pas s’empêcher de sangloter, comme une petite fille. Elle sentit les mains de son voisin lui frotter doucement le dos. De temps en temps, il ponctuait ses sanglots par un « chut » rassurant. Jane se blotti plus près de lui et il l’enlaça encore plus fort. Elle leva son visage inondé de larmes, et sentit qu’il déposa un petit baiser sur sa joue, puis un autre, et encore un autre. Ils finirent par s’embrasser.
« Non ! Non ! Il ne faut pas. Je ne peux pas faire ça. Je suis désolée, Thomas. lança, paniquée, Jane en se détachant brusquement de son voisin.
— Effectivement, je ne suis pas sûr que ça soit une bonne idée. finit par admettre Thomas, dans un souffle, après un long moment de flottement.

Ils furent tous deux brusquement sortis de leur malaise par l’irruption des trois enfants, terrifiés. Il fallu les rassurer puis les recoucher.
Enfin, silencieusement, les deux adultes observaient, depuis la large baie du séjour, les hélicoptères balayant en tout sens la ville de leurs puissants projecteurs. De plus, Il semblait que seuls les camions de pompiers et les lourds véhicules militaires sillonnaient les routes. Aux informations, on confirma la crue de la Seine tandis que le Préfet avait ordonné le blocage de la circulation pour faciliter l’intervention des secours et limiter les pillages.

Dimanche 1er novembre

Le corps lourd et douloureux, Jane émergea difficilement d’un sommeil sans rêve. Elle perçut les petites voix flutées de ses enfants. Le petit Léo était avec eux. Ensemble, les trois enfants jouaient sur une tablette, du moins, Lily suçait son pouce et observait les garçons. Les muscles froissés, elle se redressa péniblement du canapé-lit. Elle était étrangement soulagée de ne pas voir Thomas. Ils ne s’étaient pas remis de leur moment d’égarement. Ils avaient tendance à éviter de se regarder et les événements de la nuit tombaient plutôt bien. Mais là, au petit matin, où tout semblait rentré dans l’ordre, les yeux fuyants de son hôte étaient bien la dernière chose qu’elle avait envie d’affronter.

Après un petit café, Jane s’aperçut que Jérôme avait laissé plusieurs appels. Elle décida qu’il était temps d’en finir avec sa bouderie.

« Ah enfin ! Tu te rends compte que je me suis fait un sang d’encre. Pourquoi tu ne m’as rappelée, au moins pour me dire si tu avais pu fuir l’appartement.

— Nous avons été hébergés par Thomas.

— Thomas ?

— Le voisin du 6ème. Le père du petit Léo. Tu sais, le copain de Victor.

— Ah oui, je vois… Et bien, j’imagine qu’on lui doit une bonne bouteille…

— Oui, j’imagine…»  fit Jane d’une voix lasse.

Après un long silence tendu, Jérôme informa sa femme qu’il avait d’ors et déjà réservé une suite dans un hôtel. « Rien n’est trop beau pour ma petite famille… » se targuait-il avant de demander si ça avait vraiment été le chaos dans l’appartement.

— Est-ce que des rats expulsés en jets depuis les chiottes ça te semble assez chaotique ? railla Jane.

Elle dut finalement affronter le regard à la fois fuyant et blessé de Thomas pour lui annoncer que son mari avait enfin réussi à leur trouver un point de chute. Alors qu’elle le remerciait chaleureusement, il l’interrompit pour s’excuser mais elle le coupa. « Non… Vous ne me devez vraiment aucune excuse. C’est à moi de vous en faire. »

Jane prit donc congé avec ses deux enfants, et sans même repasser par leur F3, ils sortirent pour attendre leur taxi. Ils croisèrent l’agent d’entretien de la ville qu’ils avaient l’habitude de voir dans leur quartier. Ce dernier, avec une grimace de dégout, était en train de récupérer la dépouille d’un rat avec sa pelle afin de la jeter dans un benne. Une fois sa tâche accomplie, et s’apercevant qu’il était observé par la petite famille, il lança un « Ben, y z’avaient pas envie plus que nous d’être inondés les bestiaux ! C’est pour ça, qu’ils ont déferlé. On aurait fait pareil, non ?»

FIN

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Auteur :

Grande blogueuse devant l’Éternel. Tombée dans WordPress quand elle était pet... Non quand elle a appris que ça ne serait pas du coton pour procréer. On était en 2008... Depuis, elle a eu un Plumeau grâce à une FIV IMSI. Depuis, elle continue d'écrire ici sa vie de maman et d'apprentie écrivaine.

8 commentaires sur « « Le déferlement » – 6ème nouvelle – Partie 5 »

  1. je me suis laissée embarquée par ton récit, rondement mené. Juste une petite remarque: continue! tu as de quoi poursuivre l’histoire il me semble! je ne sais pas si tu signes la fin de la partie ou la fin définitive de l’histoire, mais je reste sur ma faim! 😉

    1. C’est un peu le souci avec les nouvelles, tu as des tas d’idées que t’aimerais développer et en fait si tu le fais vraiment ta nouvelle devient un roman. En tout cas merci pour ton retour,et je pense publier quelques épilogues concernant deux personnages 😉 ça devrait te rassasier un petit peu plus.

      1. bien oui c’était ce que je suggérais… pourquoi pas un roman? tu as une bonne idée de départ. Il peut se passer plein de choses, jusqu’à un véritable enfer ou notre couple illégitime pourrait avoir d’autres épreuves à surmonter, tout en se rapprochant!

  2. Bravo plume ! Cette histoire m a encore une fois tenue en haleine.
    J avais adoré lire « la peste » étant plus jeune..
    Le seul hic. …..je ne vais plus oser aller aux toilettes désormais 😉

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