Publié dans A propos d'écriture

« Le déferlement » – 6ème nouvelle du projet Bradbury – Partie 2

Précédemment dans la Déferlement : Partie 1.

Mercredi 28 octobre

Jane n’était pas peu fière. Elle avait réussi à organiser cette troisième journée de vacances forcées hors du domicile et de leur quartier résidentiel. Ses deux enfants semblaient avoir adoré leur matinée exposition — évidemment bien trop fréquentée à son goût —, suivie de l’inévitable MacDo et, enfin, s’étaient bruyamment enthousiasmés pour une boutique de déguisements proposant notamment tout l’attirail du parfait zombie. Jane y dégotta également quelques éléments de décoration spéciale Halloween. « C’était trop bien maman ! » lui avait alors glissé Victor après avoir pressé sa main dans le RER de retour pour le domicile. Elle lui avait souri et s’était mise à contempler le paysage urbain plombé par ce ciel gris et cette pluie incessante. Même cette dernière n’entamerait pas son moral aujourd’hui. Aujourd’hui, ils avaient vécu une très belle journée, riche en découvertes, en rires et en complicité. Et c’était suffisamment rare pour être chéri et gravé dans sa mémoire, du moins, jusqu’à ce qu’Alzheimer n’en fasse pas des siennes comme pour son père. Par la vitre du RER, elle observait l’avancée des travaux du nouveau projet immobilier aussi monstrueusement haut qu’il était hors de prix. Elle était sidérée de voir à quel point les fondations étaient profondes. Jane estimait qu’on avait bien creusé l’équivalent de quatre ou cinq étages et, avec la pluie, le fond s’était tellement rempli qu’on aurait pu en faire une piscine municipale. Son regard remonta le long d’une des pentes de glaise où étaient enchâssés des piliers de béton lorsqu’il lui sembla que ça bougeait, ou plus exactement, ça grouillait. Le RER avait commencé à ralentir puisqu’il était sur le point d’arriver à leur station, et c’est là qu’elle saisit avec précision l’origine de ce grouillement. Des rats. Encore. Beaucoup de rats mais impossible à dénombrer puisque à peine avait-elle pris conscience de leur dérangeante présence que le RER prenait un virage serré la substituant à cette vision d’horreur. Jane éprouva un malaise certain : cela faisait beaucoup trop de rats en quelques jours. Ses réflexions faillirent lui faire rater sa sortie, si bien qu’elle avait dû brusquer ses enfants lors de la descente du train. En arrivant dans l’appartement, elle sentit son mobile vibrer dans son sac à main. C’était Jérôme qui effectuait son appel quotidien. Une des tâches qu’il s’obligeait à faire à heure fixe lorsqu’il était en déplacement, et effectivement, c’était l’heure. Jane lui raconta alors la journée avec les enfants puis devant l’absence d’intérêt manifeste de son mari, elle eut l’idée subite de lui évoquer les rats. Ceux de l’aire de jeux. Celui au corps dilaté par l’eau de la Seine de façon si obscène et enfin ceux des travaux.

« Tu ne trouves pas ça étrange tous ces rats ? » avait-elle émit inquiète.

— Bah, des rats, il y en a toujours eu ! En plus, vers chez nous, c’est paraît-il exactement là où se trouvaient les anciens moulins. Rajoutes à ça, la carrière qui n’est pas loin, et tu as l’endroit idéal pour ces bestioles. »

Jane aurait aimé que son époux lui épargne ses connaissances historiques concernant leur commune et se préoccupe davantage de cette recrudescence inhabituelle de rongeurs. Alors qu’elle en était à ce regret, Jérôme lui assena le coup de grâce. « Bon, ce n’est pas tout ça, mais je vais devoir y retourner. Nous avons un succulent buffet ce soir et les collaborateurs lyonnais sont super sympas. »

Oui. Vraiment, Jane se demanda à nouveau ce qui avait bien pu déraper dans sa vie, pour en être réduite à faire chauffer au micro-onde des nuggets au poulet, pendant que son mari devait s’envoyer des verrines et des canapés, le tout arrosé de beaucoup trop de vin et de champagne.

Comme il n’y avait rien à la télévision, elle ne tarda pas à se coucher, et comme son roman ne suscitait pas autant d’intérêt que ne le laissait supposer la quatrième de couverture, elle éteignit sa lampe de chevet.

Elle ne trouva pourtant pas le sommeil et finit par se résoudre à jeter un œil à son radioréveil. Il était déjà plus de onze heures. Jane décida d’abréger son insomnie en se préparant une petite tisane. Dans la cuisine, elle fut cueillie par une désagréable odeur d’égouts. Tout en faisant bouillir son eau, elle jugea qu’il était temps, en effet, d’assainir les canalisations. Elle vida un bon verre de Destop dans le siphon de l’évier, et en fit de même dans ceux du lavabo, de la baignoire et même au fond de la cuvette des toilettes. En laissant agir le produit corrosif toute la nuit, elle était sûre que l’odeur disparaitrait. Assainir les canalisations… Encore une corvée que Jérôme n’effectuait jamais. Pendant ce temps, lui, sûrement avachi dans un fauteuil, devait arborer un visage bouffi et rougi par l’alcool. Et peut-être même que la bimbo lyonnaise à la jupe ultra courte devait être assise près de lui. Peut-être même qu’au même instant elle devait se tortiller et lui murmurait quelque chose à l’oreille.

Sa tisane aux tilleuls prit alors un goût amer et elle réprima un sanglot avant de lâcher un « Salope ! » retentissant.

«  Maman ? Pourquoi tu dis salope ? émit une petite voix flutée derrière elle. Son fils, Victor, se tenait juste à l’encadrement de la porte du séjour.

— Mais… Tu ne dors pas ? s’écria-t-elle, le visage soudain empourprée.

— Non. Je voulais faire pipi mais ça pue et il y a du violet dedans.

— Oui, je sais. C’est moi qui ai versé le produit. Je te promets que demain ça ne sentira plus mauvais.

— Mais je peux faire pipi quand même ? »

Pour permettre à son fils de soulager sa vessie, Jane quitta le canapé et alla tirer la chasse. Une fois que le petit garçon fit son affaire, elle reversa un peu de Destop puis referma la porte des toilettes.

«  Maman ? Maman ?

— Oui ?

— Salope, c’est un gros mot, hein ?

— Oui, c’est un gros mot. Il ne faut pas le dire.

— Mais, toi, tu l’as dit.

— Oui, je l’ai dit. Et ce n’est pas bien. Aller, dors maintenant. »

Après avoir embrassé son fils, Jane revint vers le séjour. En passant, devant la porte de la cuisine, il lui sembla que l’odeur d’égouts, loin de s’être atténuée, s’était intensifiée.

« Chit ! » siffla-t-elle, ulcérée. Il allait falloir envisager quelque chose de plus robuste que le Destop…

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Auteur :

Grande blogueuse devant l’Éternel. Tombée dans WordPress quand elle était pet... Non quand elle a appris que ça ne serait pas du coton pour procréer. On était en 2008... Depuis, elle a eu un Plumeau grâce à une FIV IMSI. Depuis, elle continue d'écrire ici sa vie de maman et d'apprentie écrivaine.

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