Publié dans A propos d'écriture

« Le déferlement » – 6ème nouvelle du projet Bradbury – partie 1

Lundi 26 octobre

Jane ne supportait plus la pluie. Depuis des jours, maintenant, il pleuvait des cordes et Jane n’en pouvait plus. Et d’ailleurs, Jane n’avait jamais aimé la pluie. Cependant, elle ne compte plus les « Pourtant, ça doit te rappeler ton pays, hein ? » , irrémédiablement suivis d’un rire bête de la part soit d’un(e) collègue, soit d’un(e) voisin(e) et, parfois même, de son gascon de mari. Les gens s’étaient imaginés qu’étant de nationalité anglaise, elle était supposée supporter plus facilement ce temps de chien, voire même, se trouver dans son élément. Les gens, d’ailleurs, se faisaient tout un tas d’idées préconçues à son sujet. Des idées qui frisaient parfois les images d’Epinal. Mais Jane avait beau être née et élevée à Bristol, elle ne se sentait pourtant pas moins française qu’anglaise. Elle vivait en France depuis près de vingt ans, y avait fondé sa famille avec un homme tout ce qui est de plus français, détestait le pouding qu’elle trouvait trop lourd, préférait davantage l’expresso que le thé-avec-un-nuage-de-lait-s’il-vous-plaît, raffolait des huîtres, vouait un culte sans borne au foie gras, ne trouvait rien de choquant à ingérer du lapin ou encore des cuisses de grenouilles. Bref, Jane, si ce n’est ses adorables petites taches de rousseur et « sa blondeur éphémère » — comme aimait la décrire son mari —, n’avait rien à envier à la française pure souche. Elle avait, d’ailleurs, acquis la double nationalité peu de temps après son mariage, juste avant la naissance de son aîné. Deux décennies à ne parler quasiment plus que la langue de Molière avaient même gommé toute trace d’accent. Il est vrai, qu’en débarquant à Paris vers 19 ans, elle n’en avait déjà pas beaucoup. Sa famille constituait une rareté au Royaume-Uni. Ses parents étaient et sont encore des véritables francophiles. Il lui était, depuis presque toujours, aussi facile de parler français qu’anglais. Ses parents l’avaient façonnée en véritable bilingue, chose qu’elle avait complètement loupé avec ses propres enfants, Victor, cinq ans et Lily, deux ans et trois-quarts. Elle avait bien engagé quelques filles au pair anglophones pour rattraper le coup, mais c’était peine perdu. Elle-même ne pouvait s’empêcher de leur parler en français. Si bien, qu’à chaque visite à Bristol, elle avait droit à une réflexion sur le fait que ses enfants soient dans l’incapacité de converser avec Aunt Lisbeth ou encore, sa cousine Betsy et ses horribles marmots dont elle n’arrivait jamais à se rappeler leur prénom. Jane soupira de lassitude puis les rires de ses petits bilingues ratés la sortirent de ses pensées lugubres. Ces derniers n’étaient absolument pas dérangés par la pluie, au point qu’ils avaient absolument tenu à aller faire un tour à l’aire de jeux du quartier. Comme tous les autres enfants d’ailleurs. Jane n’avait jamais compris comment les gosses pouvaient trouver du plaisir à glisser sur un toboggan mouillé ou à se jeter dans une flaque. Elle-même, petite, aurait certainement préféré se blottir non loin d’un bon feu de cheminée, un livre à la main. Les aires de jeux constituaient pour Jane une véritable corvée. Corvée que son mari n’avait jamais effectuée. Dans le meilleur des cas, elle s’y ennuyait prodigieusement, dans le pire, elle devait jouer au gendarme entre l’un de ses enfants et un autre gosse, et, parfois même, en découdre avec l’un ou les deux parents du sale morveux ou morveuse. Mais aujourd’hui, elle sentit qu’elle en serait juste quitte pour un ennui mortifère doublé, cette fois-ci, d’un ressentiment amer : Jérôme, son mari, devait partir le soir même pour une saleté de colloque à Lyon. Encore un. Et cette fois-ci, en pleines vacances scolaires, et surtout la plantant pour le jour de son anniversaire qui arriverait incessamment sous peu : samedi pour l’Halloween — encore un truc qu’elle devrait se taper toute seule. Jean-Claude, son collègue, lui avait sorti « qu’il allait se taper une lyonnaise ». Il était vraiment con son collègue… Lily la sortit de ses pensées moroses en l’apostrophant avec un adorable mais non moins strident « Mamaaaan ! Crackers ! ». Jane sortit machinalement de sa besace le petit paquet de biscuits et le tendit à sa petite fille tout en l’invectivant d’en donner également à son aîné — chose à laquelle Lily répondit par un riant « Non, ze vais donner à Doudou ». Cette réplique fit pouffer Jane. Sa bébée-presque-une-grande-fille avait une imagination sans borne et vouait un culte immodéré envers sa souris-peluche autant que Jane vouait le sien pour le foie gras. Puis sans prévenir, elle repensa à Jean-Claude, son collègue, sa paranoïa de l’adultère et surtout sa remarque débile concernant la bimbo lyonnaise que son mari était censé se taper après un verre de trop entre deux petits fours. Elle en était à se demander quand est-ce que ça avait dérapé dans sa vie pour que ça soit toujours elle qui se tape les aires de jeux, les rendez-vous chez le pédiatre, les réunions parents-professeurs, ou l’élaboration des collations du matin parce que c’était son tour (et surtout parce que la dernière fois, elle avait oublié et qu’elle avait dû subir les foudres de la maîtresse d’école de Victor) ; tout ça, pendant que la carrière de son cher mari progressait et qu’il voguait de déplacement professionnel en déplacement professionnel. Pourtant, c’était elle qui était la plus diplômée dans son couple. Elle se rappela soudain qu’elle était censée surveiller plus assidument ses enfants et les chercha du regard. Victor qui était sur le tourniquet n’y était plus, pas plus que Lily sur son toboggan. D’ailleurs, elle ne voyait plus aucun enfant ni sur le toboggan, ni sur les balançoires, ni sur le tracé de la marelle. Des petits gloussements enfantins, dont ceux provenant des siens, lui indiquèrent qu’il fallait regarder du côté du bosquet. Victor et Lily y étaient attroupés avec quelques gosses. La cascade de rires provenant du petit groupe accru sa curiosité et, avec un sourire, elle s’approcha des enfants.

« Donnes-en encore, Hugo ! lança de sa petite voix perchée son fils.

— Non, moi, ze veux donner crackers ! pleurnicha Lily.

— Elle a raison, y z’aiment ça, alors que le chocolat, y z’aiment pas ! » fit la petite Justine qui était dans la même classe que Victor.

Le sourire de Jane faiblit et s’assortit d’un léger froncement de ses sourcils roux exprimant un début de perplexité.

« Mamaaaaan ! Encore crackers ! » implora Lily lorsqu’elle aperçut sa mère.

Jane allait riposter que ça suffisait bien comme ça lorsque sa petite fille lui désigna du doigt un petit rat planqué juste sous l’un des feuillages du bosquet.

« C’est pour doudou, maman… fit sa Lily avec son irrésistible petite moue.

—Mais enfin, chérie, c’est sale. Ce n’est pas ton doudou. C’est un rat. expliqua Jane d’un air dégouté tout en observant la bestiole qui grignotait justement un reste de crackers.
—Madame ! Madame ! Y en d’autres ! Ils ont faim, Madame ! » s’irrita un autre petit garçon.

Le groupe s’écarta et elle vit. Jane ne put alors s’empêcher de jurer dans sa langue maternelle. Il y avait une demi-douzaine de rats, tous, vraiment trop proches des pieds des enfants. À son juron typique «  outre-manche », les autres parents s’étaient également rapprochés. Une femme poussa un cri strident. Une autre déplora un laisser-aller croissant dans l’entretien de la ville, tout en tirant dans un élan protecteur ses propres enfants vers elle, une troisième renchérit que c’était vraiment inadmissible. Jane, quant à elle, décida qu’il était temps de rentrer. Non, vraiment, les aires de jeux ce n’étaient pas pour elle, et il lui faudrait tenir toute la semaine comme ça.

Mardi 27 octobre

Il pleuvait toujours, mais malgré la pluie, Jane avait réussi à traîner ses enfants de l’autre côté de la départementale pour profiter des berges nouvellement réaménagées de la Seine. Elle échapperait, au moins pour aujourd’hui, à l’aire de jeux, et gardait même le secret espoir d’embarquer ses bambins pour la médiathèque le lendemain, ou, alors, éventuellement leur faire découvrir le bowling — si la grande majorité des gens n’avaient pas eu la même idée —, ou, encore, tentait le parc zoologique même si elle avait eu des échos que par temps de pluie et en saison hivernal, les vitres se couvraient de buée ce qui revenait chère la sortie à raison de 20€ le ticket d’entrée. Bref, Jane avait décidé de ne pas se laisser submergée par la morosité inhérente à sa condition de parent permanent et d’épouse délaissée – même temporairement. Il était hors de question de subir ces vacances automnales forcées. Elle était bien décidée à remplir cette longue semaine de petites sorties un plus originales et divertissantes. Après tout, à Paris, il y avait beaucoup de choix en termes de sorties possibles avec des enfants — même en bas âge —, du moins, avait-elle envie de s’en persuader et d’oublier la longueur des transports en commun, la longueur des files d’attente, la foule omniprésente, y comprit dans des endroits pourtant peu intéressants. Et puis, il est vrai que c’était bientôt Halloween. Elle était une des rares dans le quartier à perpétuer cette tradition. Pour les autres, c’était nouveau, mais d’année en année, elle voyait bien que le mouvement prenait. Une voisine l’avait interpellée l’an dernier avec un « Et chez vous, vous faites comment ? Vous vous y prenez combien de temps en avance pour confectionner les costumes ? ». Jane s’était alors trouvée bien embêtée. Elle ne savait même pas recoudre un petit bouton de chemisier, alors confectionner un costume de vampire… Elle se contentait en général de maquiller Victor en zombie et de lui coller un pastiche de couteau ensanglanté sur son crâne. Quant à Lily, elle avait décidé qu’elle serait parfaite en fantôme. Un vieux drap housse blanc avec deux trous pour les yeux ferait parfaitement l’affaire. Ah oui, elle savait quand même approvisionner son petit F3 d’une bonne quantité de friandises. Bien entendu, elle les accompagnerait dans leur pérégrination nocturne en leur faisant répéter « Trick or treat ! » ce qui dans la bouche de Victor et de Lily donnerait à peu près « Trique-o-trite » et susciterait sûrement des regards interrogateurs des voisins qui auront ouvert leur porte. Elle n’avait malheureusement pas pu dégotter une citrouille, la supérette d’à côté ne fournissant que des quartiers de potimarrons défraîchis. Elle pourrait toujours décorer son intérieur avec des fausses toiles d’araignée, des bougies en forme de Jack o’lantern et concocter un menu spécial Halloween pour ses gosses, histoire de quand même passer une bonne soirée pour son anniversaire. Sur le chemin bordant les jardinets flottant et les péniches, elle croisa Thomas, le voisin du 6ème étage, flanqué du petit Léo qui avait sensiblement le même âge que Victor. Elle se contenta comme à chaque fois de le saluer d’un petit sourire poli et d’un hochement de tête. Lui, en tout cas, faisait pareil et comme elle ne voulait pas paraître trop familière malgré le fait que leurs deux garçons se voyaient fréquemment, elle suivait le même protocole de salutation. Elle n’était pas censée savoir le prénom du voisin, mais, un jour, Valérie, sa voisine d’en face avait lancé ce prénom en désignant le type. Elle n’était pas non plus censée savoir que ce Thomas venait de sortir d’une longue procédure de divorce et qu’il avait obtenu la garde du petit Léo. Tout ça, c’était Angela, sa voisine italienne, qui le lui avait dit, juste après « un bonjour » alors qu’elle n’avait rien demandé. Avec un pli amer sur le visage, elle se demanda si cette Angela n’allait pas un jour, avec son effroyable accent italien, gloser également sur son compte. « Oh, vous savez, cette dame-là… Cette anglaise… Ben, son mari, il est jamais là ! JAMAIS ! À mon avis, il doit avoir des maîtresses ». Son estomac lui brûla à cette idée et elle se mit à imaginer Jérôme en train de rire à gorge déployée avec une bimbo blonde à la mini-jupe trop courte, les deux avalant d’un trait leur quatrième verre de champagne.

« Pétasse ! » siffla Jane.

— Pé-tasse! » répéta machinalement Lily dans sa poussette.

Mortifiée, Jane allait expliquer à sa petite fille qu’il ne fallait pas dire des gros mots et que pétasse s’en était un, lorsqu’elle prit conscience que ça faisait un bout de temps que Victor se tenait immobile, penchée dangereusement en avant, tout au bord de la berge.

« Victor ! Attention ! Ne te penche pas trop ! Reviens ! » lui cria-t-elle.

Le petit garçon resta toujours immobile. En s’approchant, elle vit qu’il était blanc comme un linge. S’apercevant de sa présence, il se retourna subitement et se blottit contre elle avec « un mamaaaan » geignard. D’abord surprise et inquiète, elle en comprit rapidement la raison. Un petit corps de rat affreusement gonflé flottait à côté d’une touffe de roseaux. Dégoutée, elle glissa aux enfants qu’ils allaient rentrer de toute façon. « Maman ? Y dort le doudou ? lança Lily.

— Non pas tout à fait, ma chérie. » s’entendit-elle lui répondre d’une voix blanche.

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Auteur :

Grande blogueuse devant l’Éternel. Tombée dans WordPress quand elle était pet... Non quand elle a appris que ça ne serait pas du coton pour procréer. On était en 2008... Depuis, elle a eu un Plumeau grâce à une FIV IMSI. Depuis, elle continue d'écrire ici sa vie de maman et d'apprentie écrivaine.

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