Publié dans A propos d'écriture

« Le reflet de l’homme à l’écharpe rouge » – la 5ème nouvelle du projet Bradbury

Le reflet de l’homme à l’écharpe rouge

Elle n’accorde pas de suite attention à l’homme assis juste en face. C’est son écharpe en cachemire rouge soigneusement enroulé autour du cou et contrastant avec son manteau beige qui accroche son regard. Il n’est pourtant pas particulièrement séduisant, mais d’une façon aussi subite que totalement improbable, elle ressent une puissante attirance sexuelle pour lui. Elle trouve ça étrange surtout que le RER ne se prête pas à ce genre de rêverie. Comme les autres passagers, il arbore un regard à la fois empreint de lassitude et de préoccupation. Il consulte rapidement sa montre avant de détourner les yeux vers la vitre comme s’il y avait quand même quelque chose à contempler sous ce tunnel noir dans lequel progresse le train. Pas une seule fois, il n’a posé le regard sur elle. Même distraitement. C’est comme si elle n’existe pas.

Elle décide de profiter de sa transparence pour le détailler davantage. Malgré la forte carrure de ses épaules plus imputable aux larges épaulettes de son manteau qu’à sa morphologie, elle le devine relativement petit. Et pourtant, les hommes grands ont toujours remporté sa préférence. La peau de son visage imberbe et sans la moindre ombre de barbe semble si lisse qu’il fait presque juvénile alors qu’il doit avoir aisément passé la trentaine. Son apparence soignée lui fait dire qu’il est plutôt aisé, voire très aisé, et puis, après une brève réflexion, elle conclut qu’elle se fout bien de ce qu’il peut faire pour gagner sa vie. La seule chose qui l’intéresse là, tout de suite, c’est de savoir ce que ça lui ferait si elle pouvait effleurer ses joues et apprécier leur douceur présumée. La seule chose qu’elle voudrait vraiment, c’est se pencher au-dessus de lui et respirer son odeur. La seule chose qu’elle désire ardemment, c’est croiser son regard troublé par un désir sexuel aussi puissant que le sien. Oui, elle aimerait le troubler. Et alors qu’elle pense cela, elle sent qu’il pose enfin les yeux sur elle ce qui lui fait instantanément détourner les siens vers le sol trempé de pluie du RER.

Sa trop grande insistance à le détailler a fini par saper sa transparence. Aussi, affecte-t-elle la parfaite indifférence pour ne pas se faire démasquer. Et, en même temps, c’est trop bête. Elle a envie de lui. Elle pourrait juste le regarder et lui faire comprendre. Et s’il lui sourit en retour, ou s’il la dévisage avec gourmandise, ça lui fera sa journée. Et tandis qu’elle continue de faire mine de contempler les flaques grisâtres s’étalant sur le linoléum, elle s’interroge sur l’origine de cette soif sexuelle soudaine concernant un parfait inconnu qui ne correspond, pourtant, en aucun point à ses critères. Il est vrai que son organisme est inondé depuis des semaines par une énorme quantité d’hormones. Sa libido est généralement explosive lorsqu’elle se retrouve enceinte. Alors oui, ce n’est plus tout à fait le cas, maintenant, puisqu’elle vient de refaire une fausse-couche, mais elle est consciente que son sang bouillonne certainement encore.

« Interdiction d’avoir des rapports tant que les saignements durent, Madame ».

La fausse-couche, c’est vraiment la double peine. Tu perds la vie qui grandit en toi, et, en plus, tu n’as même pas le droit d’assouvir tes désirs sexuels pour tromper cette mort, alors que tes hormones sont en folie. La voilà en colère maintenant. En colère contre son utérus qui rejette systématiquement tout début de vie. En colère contre le corps médical qui la dépossède de son corps.

« Vos ovaires sont polykystiques, Madame ».

« Votre endomètre comporte des adénomyoses ».

« Votre trompe gauche est bouchée ».

Ovaires, endomètre, trompe. Grossesse non-évolutive. Fausse-couche. Elle est réduite en diagnostics lapidaires et en morceaux défaillants de son appareil reproducteur. Elle n’est plus qu’ovaires, endomètre et trompe. Elle est chosifiée. Elle ne s’appartient plus.

Une énorme vague de révolte la submerge. Si ça ne tenait qu’à elle, elle se jetterait en califourchon sur les cuisses de son voisin à l’écharpe rouge. Elle le plaquerait contre le dossier avec violence et enfoncerait sa langue dans sa bouche. Si ça ne tenait qu’à elle, elle le prendrait de force. Posséder de force pour reprendre possession d’elle-même.

Voilà que sa respiration se fait plus haletante. Son cœur bat la chamade. Elle se félicite de ne pas avoir encore levé les yeux du sol : son regard furibond aurait sûrement effrayé son compagnon de voyage, objet ponctuel de son désir ravageur. En scrutant la vitre, elle s’aperçoit que le reflet de l’homme à l’écharpe rouge est suffisant pour alimenter son fantasme et assouvir son désir. Puisque la bienséance lui interdisait de violer un homme dans le RER, rien ne l’empêchait de fantasmer sur son reflet.

À cette idée, elle mâchouille sa lèvre inférieure, avale sa salive et serre fortement les poings jusqu’à sentir les ongles s’enfoncer dans les paumes.

Elle cligne les paupières.

Sa respiration devient encore plus courte.

Le visage du reflet ne comporte pas particulièrement d’intérêt en soi. Elle est certaine que si elle recroisait le type dans la rue quelques minutes après, elle ne le reconnaîtrait même pas. Seule son écharpe rouge lui indiquerait qu’il s’agit de la même personne. D’ailleurs, elle se fout bien de ce visage, et même de ce que le regard de l’homme serait susceptible de dégager. Elle ne voit d’abord que cette bouche aux lèvres charnues qu’elle lécherait doucement pour les entrouvrir.

Et que ferait le bonhomme si elle le coinçait effectivement en califourchon sur son siège en sky déchiré ? Elle aime s’imaginer qu’il n’aurait même pas le réflexe de riposter en la rejetant, sans doute paralysé par la peur. Et la vision de ses pupilles agrandies d’effroi l’exciterait d’une façon inimaginable. Aussi, plongerait-elle ses yeux dans les siens pour lui faire comprendre qu’il n’a pas le choix. Et si d’aventure, l’homme fait mine d’émettre la moindre protestation, elle apposerait son index sur ses lèvres et lui intimerait le silence par son seul regard impérieux. Il est probable que la résistance du type faiblirait rapidement face à son implacable volonté. Les paupières mi-closes de son voisin lui indiqueraient avec certitude qu’il n’est, finalement, pas tout à fait opposé à cet assaut impromptu. Oui, surpris et mortifié d’abord, puis consentant ensuite. Sûrement qu’un homme n’a pas souvent l’occasion d’être pris. Les femmes ont plus l’habitude.

Elle en a l’habitude. Jusqu’ici, ça lui allait bien comme ça. Elle n’aime pas faire trop d’efforts pendant l’acte, surtout depuis que la vie sexuelle de son couple est retenue prisonnière du carcan médical et procréatif.

« Rapports au bon moment du cycle ».

« Respecter les latences de 48 à 72h entre chaque rapport pendant la période fertile ».

Depuis longtemps, il n’y a plus la place à la moindre initiative. Tout est contrôlé, programmé et sagement effectué. Mais elle s’égare…

Là, tout de suite, il faut s’occuper de l’homme à l’écharpe rouge. Sûrement qu’elle la dénouerait cette écharpe rouge en cachemire. Lentement. Elle y verrait sûrement une foutue cravate qu’elle dénouerait également. Elle continuerait à l’embrasser, et bien sûr, tremblant, il se laisserait faire. Toujours dans les affres de ses contradictions, il ne l’embrasserait pas, mais lui laisserait l’accès à sa langue. De toute façon, elle le tient à sa merci.

Telle une poupée de chiffon, il demeurerait assis sur son siège, les bras ballants, mais les doigts crispés sur le sky. Plongé dans une zone où se mêleraient la frayeur et l’excitation, il laisserait sûrement échapper quelques petits gémissements oscillant entre supplications et plaintes. Elle pourrait presque percevoir les pulsations rapides de son cœur à travers les paumes plaquées sur sa poitrine, et, tout en mêlant sa salive à la sienne, prendre conscience de sa respiration précipitée à la limite de l’apnée. Comme c’est une situation que le type ne contrôle absolument pas, il paniquerait sûrement. Et même si ça l’excite, elle serait bien obligée de le rassurer. Un peu. Elle se ferait alors plus douce. Sa main caresserait sa joue tandis que l’autre s’attellerait à déboutonner ces maudits boutons de chemise. Le creux de la poitrine serait enfin accessible. Elle arrêterait un bref instant de l’embrasser pour venir y sentir ses effluves de mâle. Peut-être même, prendrait-elle le temps d’y goûter. Et puis, la chemise finirait par être totalement entrouverte. Si d’aventure, l’homme portait un tricot de peau, elle le remonterait complètement. À ce stade, il se ferait sûrement plus pressant. Les yeux, cette fois, complètement clos, il presserait ses lèvres contre les siennes. Ses doigts ne défonceraient plus le sky et adopteraient une posture plus détendue.

Enfin, le bassin de sa poupée de chiffon se mettrait à osciller involontairement d’avant en arrière.

Il est mûr…

Tandis qu’elle continuerait d’une main à frôler gentiment son torse, elle poserait doucement l’autre sur son entre-jambe. Elle en apprécierait sûrement le renflement.

Il est mûr…

Et voilà que sur la vitre se réfléchit des éléments de décor familier qui viennent se superposer au reflet de l’homme à l’écharpe rouge.

Elle est arrivée à sa station.

Elle avale sa salive et passe machinalement sa langue sur ses lèvres. Du sang. Elle s’est mordue trop fort. Ça lui donne la nausée. Non, en fait, ce qui lui donne envie de vomir, c’est sa résignation à rejoindre sa vie réelle. Les portes du RER s’ouvrent, les usagers commencent à descendre. Elle quitte, elle aussi, son siège, mais au moment où elle emprunte l’escalier, l’homme l’interpelle. Elle sursaute. Elle n’ose imaginer qu’il ait pu ne serait-ce qu’entrapercevoir ce qui se passait dans son cerveau quelques instants auparavant. Et si malgré ses précautions, elle avait été trop insistante du regard au point qu’il fut facile d’y lire ses intentions ?

Le cœur au bord des lèvres, elle se retourne et lui fait face.

« Madame. Vous oubliez votre parapluie » émet-il, froidement, tout en lui tendant ce dernier.

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Auteur :

Grande blogueuse devant l’Éternel. Tombée dans WordPress quand elle était pet... Non quand elle a appris que ça ne serait pas du coton pour procréer. On était en 2008... Depuis, elle a eu un Plumeau grâce à une FIV IMSI. Depuis, elle continue d'écrire ici sa vie de maman et d'apprentie écrivaine.

7 commentaires sur « « Le reflet de l’homme à l’écharpe rouge » – la 5ème nouvelle du projet Bradbury »

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