Publié dans Des choses et d'autres

« Le chemin de traverse » – Chapitre II – la quatrième nouvelle du projet Bradbury

Précédemment dans le Chemin de traverse…

2nd partie du Chemin de traverse

C’était le crépuscule. Les pieds de Julie, enserrés dans des jolis escarpins à la mode, étaient en sang.

Elle boitillait et la douleur l’avait contrainte à cesser de courir. Le choc avait été si violent que son errance dans les rues de Paris avait duré des heures.

Le temps, soudain, s’était suspendu.

Le temps…

Il ne lui avait pas seulement donnée cette impression. Il s’était surtout mystérieusement inversé, et cela, à son insu. Julie s’était donc retrouvée catapultée plus de vingt ans en arrière. Et pour couronner le tout, son estomac criait famine, elle ignorait complètement où elle se trouvait et, désormais, elle le savait, il était inutile de compter sur son mobile pour la géolocaliser.

Comment c’est possible ? Comment ai-je pu me retrouver en 1991 ?

Puis le cerveau de Julie percuta.

« Une fois que vous aurez pris mon chemin de traverse, vous trouverez le Monde un peu changé. »

Oui, c’était bien ce que le disquaire du 16e lui avait dit.

« Le Monde un peu changé… »

Ça, pour avoir changé… pensa-t-elle, avec amertume.

Tout venait de lui. Elle en était certaine maintenant. Ce drôle de type était à l’origine de cette sorcellerie. Comment expliquer qu’en prenant cette voie de chemin de fer désaffectée – désignée sous le nom de Petite Ceinture, elle se soit retrouvée en 1991 ?

Le plus incroyable, c’est qu’à aucun moment de sa promenade, Julie n’avait perçu ce glissement temporel. Il fallait bien admettre qu’elle n’avait pas prêté beaucoup d’attention à son environnement : trop obnubilée pour être à l’heure à son rendez-vous coquin.

Elle se remémora subitement le panneau disposé juste avant la sortie du jardin de Ranelagh. Celui qui indiquait que la Petite Ceinture avait été emménagée en 2007. Il était permis de croire qu’elle était encore en 2015 lorsqu’elle prenait connaissance de cette information à cet instant-là. La bascule en 1991 avait forcément eut lieu après. Mais quand exactement ?

La seule chose dont elle était certaine, c’est que cet arnaqueur de disquaire l’avait prévenue avec sa petite phrase sibylline.

« Une fois que vous aurez pris mon chemin de traverse, vous trouverez le Monde un peu changé. »

C’était donc lui, le Maitre du Temps.

Julie ne sut si c’est parce qu’elle se retrouvait à l’époque de son adolescence, mais les paroles de la chanson Caroline de MC Solaar lui revinrent en mémoire.

D’abord, le refrain.

« Je suis l’as de trèfle qui pique ton cœur. L’as de trèfle qui pique ton cœur. Caroline. »

Puis, subitement, et à son grand étonnement, l’intégralité de la chanson déferla dans son cerveau comme si ce dernier avait, lui aussi, fait un bond de plus de vingt ans en arrière.

Deux phrases du texte retinrent son attention par leur cruelle ironie.

« Du passé, du présent, je l’espère, du futur,
Je suis passé pour être présent dans ton futur. »

Ce voyage avait-il un sens ? Était-ce l’opportunité pour elle de changer le cours de son existence ?

Quelles seraient les conséquences si Julie rencontrait son double âgé de dix-huit ans ? Le fallait-il ?

Mais, au fond, y changerait-elle quelque chose à son existence ? Le voulait-elle vraiment ?

Est-ce que ça valait le coup de se contacter elle-même en jeune bachelière pour l’informer que ses deux années en sciences sociales seraient une perte de temps ?

Que Sébastien Tellier, le grand amour de ses dix-neuf printemps, celui avec qui elle allait perdre sa virginité, n’était certainement pas l’homme de sa vie et qu’il était donc inutile d’investir sur ce type ?

Que c’était maintenant qu’il fallait demander à son père de lui offrir une voiture tant qu’il avait encore son job ?

Oui, c’est vrai, elle pourrait se donner un réel coup de pouce. Mais n’était-ce pas les aléas de son parcours et les difficultés rencontrées qui l’avaient forgée ?

La faim était devenue trop lancinante pour qu’elle l’ignorât plus longtemps. Sans argent, ou du moins, seulement des euros qui constituaient une devise complètement inutile en 1991, elle en vint à envisager à visiter les poubelles pour trouver de quoi se sustenter. Elle finit par dégotter dans une benne de restauration rapide un sandwich encore emballé dans sa boîte en plastique. Un cheddar poulet daté du jour soit le 23 août 1991.

Avant d’emprunter ce maudit chemin de traverse, c’était, pour elle, le 23 août 2015. Pile, vingt-quatre ans en arrière.

Vingt-quatre… Ce n’est même pas un chiffre rond ! s’irrita-t-elle.

Assise sur un banc, elle mastiqua longuement son repas improvisé.

« Une fois que vous aurez pris mon chemin de traverse, vous trouverez le Monde un peu changé. »

« Une fois que vous aurez pris mon chemin de traverse… » se répéta-t-elle lentement.

En clair, cela signifiait que tout s’était joué lorsque Julie était sortie du chemin de traverse. Elle en était désormais certaine, elle avait basculé de 2015 à 1991 en sortant du jardin de Ranelagh.

La chanson de MC Solaar passait toujours en boucle dans sa tête.

« Je suis l’as de trèfle qui pique ton cœur. L’as de trèfle qui pique ton cœur. Caroline. »

« Je repense à elle, femme actuelle, 20 ans, jeune et jolie.
Remet donc le film à l’envers, magnéto de la vie. »

Elle se figea sur place.

— Remet donc le film à l’envers, magnéto de la vie. REMET DONC LE FILM À L’ENVERS ! s’écria-t-elle, enthousiaste, ce qui fit sursauter les passants à proximité du banc.

En cet instant, Julie sut avec certitude comment revenir en 2015.

Merci MC Solaar !

Pour conjurer le sortilège de ce disquaire-sorcier, il allait falloir refaire le chemin en sens inverse. Cela signifiait regagner le portillon de la clôture qui délimitait le jardin de Ranelagh puis remonter la Petite Ceinture jusqu’au pont de la rue Raffet et, enfin, emprunter à nouveau cette maudite porte de service du commerçant.

Avec angoisse, teintée, cependant, d’une détermination dont elle n’avait jusqu’ici jamais fait preuve dans toute son existence, Julie pressentit que revenir à son époque se mériterait. Il y aurait forcément des obstacles.

Après avoir quitté le banc, ses pas la menèrent sur la station de métro Bonne Nouvelle.

Julie prit conscience de la grande distance qu’elle avait arpentée et comprit mieux pourquoi ses pieds n’avaient pas résisté aux talons hauts. Elle décida de retirer ces derniers, histoire d’en finir avec cette torture. Elle marcherait pieds nus. Pas le choix.

Et dire qu’il allait falloir revenir jusqu’au 16esongea-t-elle à regret.

Puisqu’il n’y avait plus de Google Map à disposition, Julie retrouva vite plusieurs réflexes d’avant l’avènement des smartphones et du GPS. Il fallut faire appel aux passants pour demander son chemin et, cela, même si ces derniers scrutaient avec un certain dégout ses pieds noirs et ensanglantés. Enfin, elle redécouvrit la nécessité de savoir se repérer sur les plans disséminés le long de son parcours – chose qu’elle n’avait plus fait depuis si longtemps.

Elle finit par déboucher sur la station La Muette.

La nuit était désormais bien avancée. Il était près de minuit. Malgré l’obscurité, Julie repéra rapidement l’embranchement qui la menait droit vers l’ancienne gare de Passy-la-Muette transformée en brasserie.

Sauf que de brasserie, il n’y avait point…

La gare était de nouveau une gare. Le bâtiment étant éclairé de l’intérieur, on pouvait facilement distinguer le guichetier qui trompait son ennui avec un magazine. Julie emprunta la chaussée de la Muette et parvint à rejoindre les quais sans se faire repérer. Les lampadaires éclairaient une ligne de chemin de fer en parfait état alors que, plus tôt dans la journée, cette dernière était inexistante. Une bande de ballast constituée de pierres de grès concassées et parfaitement entretenue avait désormais remplacé la verdure qui était encore là cette après-midi même. Malgré l’heure tardive, le quai n’était pas désert. Un groupe d’adolescents jacassant à grands bruits était adossé à la clôture du jardin de Ranelagh, non loin du portillon qu’elle avait emprunté plus tôt et qui était désormais fermé.

Pour conjurer le sort dont elle était victime, il lui faudrait forcément repasser par cette issue, et dans ce cas précis, soit l’ouvrir de force, soit l’escalader. En s’en approchant, elle observa que le bois de la clôture et la peinture marron qui la recouvrait étaient en parfaite état. Ce qui n’était pas le cas dans l’après-midi. Elle ne s’en étonna même plus. Julie nota que le portillon n’était pas très haut et qu’il lui serait possible de l’escalader sans grande difficulté, mais il y avait ces jeunes de Cité qui, désormais, la dévisageaient d’un air insolent dans un silence malveillant.

Manquait plus que ça… maugréa-t-elle en songeant qu’elle allait avoir des ennuis avec ces gamins.

Effectivement, alors qu’elle n’avait même pas encore atteint le portillon, elle se fit interpeller par l’un des jeunes. Il était manifestement le plus costaud du groupe.

Peut-être même leur chef, spécula-t-elle.

— Hé ! Tu vas où ? jappa-t-il.
— Je ne cherche aucun ennui, je veux juste entrer dans ce jardin. répondit Julie d’un ton le plus tranquille possible tout en faisant mine de vouloir grimper la clôture.
— Tu vois pas que c’est fermé ? rétorqua un autre.
— Je le sais bien, mais je dois absolument y entrer.
— Pourquoi tu veux y aller ? T’es zarb, toi ? fit un troisième dans une grimace perplexe.
— Mais connasse, tu vas où comme ça ? relança le meneur du groupe.
— Parce que c’est son DES-TIN ! piaula le troisième, hilare.

La réplique des Inconnus les fit s’esclaffer. Julie espéra que ce petit moment de relâchement allait jouer en sa faveur. Elle décida de s’en servir.

— Oui, comme vous dîtes. C’est parce que c’est mon DES-TIN ! railla-t-elle.
— Hé, mais t’as pas compris. Tu dégages. T’as rien à foutre ici. lança le caïd, qui, décidément, ne se laisserait pas distraire aussi facilement.
— Si vous me laissez tranquille, je vous donne du fric. émit-elle d’une voix tremblotante.
— Du fric ? T’as combien ? s’enquit le troisième.
— Cinquante euros. annonça-t-elle en sortant le billet de son sac à main.
— Hé ! T’as cru qu’on jouait au Monopoly, salope ? s’irrita le leader qui agrippa le billet puis le retourna d’un air de dégoût avant de le lui jeter au visage.
— Je sais ça ne vaut rien pour l’instant, mais dans dix ans, ça vaudra plus de trois cents francs. expliqua doctement Julie tout en ramassant son billet.
— Ah putain… Elle continue de se foutre de ma gueule. Je crois que je vais lui faire sa fête à cette salope ! s’irrita le chef.
— Vas-y, on va lui péter la gueule à c’te connasse. incitèrent en chœur, plein d’enthousiasme, les autres.
— Non ! Attendez ! Les euros, ça va exister en 2001… Enfin, techniquement, ils seront mis en circulation à partir du 1er janvier 2002, mais vous en entendrez parler bien avant.
— Maintenant, elle nous la joue Retour vers le futur. ironisa le leader avant de reprendre, moqueur. Et alors, il va s’passer quoi en 2001, hein ? On aimerait bien savoir, nous.
— Le 11 septembre, par exemple.
— Quoi le 11 septembre ?
— Le 11 septembre 2001. Des terroristes vont détourner des avions de ligne et les faire s’exploser sur le World Trade Center à New-York. Les tours vont s’écrouler, il va y avoir des milliers de morts, les U.S.A vont déclarer la guerre à Al Qu’Aïda — les terroristes — et ils vont partir en Afghanistan pour y débusquer leur chef, mais, finalement, ils vont réussir à le tuer au Pakistan, là, où il s’était caché.
— Ouah ! T’as vachement d’imagination. Non, sérieux, tu dois faire des films ou bosser à la télé, ou un truc comme ça. Mais, là, tout de suite, je crois que tu te fous de ma gueule, connasse. s’énerva le chef.
— Et là, je me fous de ta gueule ? émit-elle, glaciale, en brandissant son mobile devant le visage du jeune coq.

En appuyant sur la touche, l’écran s’anima. Julie y fit glisser ses doigts et défiler les pages du menu devant les regards stupéfaits des adolescents.

— Putain, c’est quoi ça ?
— Un portable, ou un mobile si tu préfères. répondit-elle avant de reprendre d’un ton railleur. Tu vois, avec ça, tu peux téléphoner, tu peux aller sur Internet… Ah oui, c’est vrai, vous ne savez pas ce qu’est Internet… Peu importe ! Tu peux prendre des photos et des vidéos, et même draguer des meufs !

Se faisant, elle se rendit sur la galerie de son smartphone et ouvrit une des vidéos. Celle de ses dernières vacances. Devant la vidéo qui se jouait, les jeunes restèrent bouche bée. Le chef du groupe avait littéralement la mâchoire qui pendait.

— Oh putain. souffla l’un de ses acolytes. C’est quoi ça! ça doit valoir un max de blé.
— Maintenant, vous me croyez ?

Sans proférer un son, les jeunes acquiescèrent en opinant lentement du chef.

— Bon, maintenant, si vous le permettez, vous allez me laisser grimper, parce que j’ai envie de revenir à mon époque. 1991, c’est bien sympa, mais j’ai déjà donné.

Julie profita de leur complète sidération pour jeter ses talons hauts de l’autre côté de la clôture et escalader cette dernière. En sautant, un pan de sa robe qui s’était retrouvé accroché, se déchira.

Le son du craquement du tissu tira les jeunes de leur inertie. Ces derniers s’animèrent à nouveau.

— Hé, les mecs… Ce truc de ouf, il faut qu’on le récupère. On va déchirer avec ça !
— Ouais, carrément. acquiesça un autre avant d’interpeller Julie. Hé ! Pétasse, t’en vas pas. File-nous ton truc.

Mais elle avait déjà commencé à détaler.

— Aller, on grimpe. ordonna le leader.

Il sembla à Julie que les jeunes se projetèrent sur la clôture comme un seul homme. L’instant d’après, leurs baskets touchaient déjà le sol de l’autre côté.

Elle piqua un sprint vers ce qu’elle pensait être la voie de chemin de fer. Elle la trouva facilement. La végétation qui recouvrait cet après-midi encore les traverses en béton de la voie avait totalement disparu. En outre, les rails étaient désormais bordés de part et d’autre par ce même ballast de grès calcaire qu’elle avait observé lorsqu’elle était sur le quai.

Un crissement aigu se fit entendre. Un RER venant d’Auteuil arrivait à pleine vitesse.

C’est seulement à cet instant-là que Julie réalisa qu’elle prenait un risque inconsidéré de courir sur une voie de chemin de fer qui, cette fois-ci, était en pleine activité.

Elle sut que c’était sa chance. C’était suicidaire, mais il fallait tenter le coup.

Elle continua de galoper en longeant la voie le plus près possible.

Lorsque les adolescents comprirent ce qu’elle s’apprêtait à faire, ils stoppèrent net la course-poursuite.

— Elle est complètement ouf, la meuf ! s’exclama l’un d’eux.

Au moment où le train surgissait à une vingtaine de mètres de sa portée, Julie se projeta de l’autre côté de la voie et trébucha lourdement sur les déchets qui jonchaient la verdure bordant cette dernière. Lorsque le RER la dépassa enfin, le conducteur émit un coup de klaxon retentissant. Elle en profita pour courir encore plus vite, en espérant semer définitivement les jeunes.

Elle emprunta un virage et le train disparu de son champ de vision. Elle n’en ralentit pourtant pas davantage. Il s’écoula encore de longues minutes. Finalement, hors d’haleine, elle s’effondra sur le sol pour souffler un peu.

Julie reprit sa marche quelque temps après. En longeant le boulevard de Montmorency, elle comprit qu’elle n’était pas encore en 2015. La barre d’immeubles présente à l’aller avait disparu. À la place, un terrain vague qui s’éternisait. Néanmoins, Julie aperçut quelques baraquements en préfabriqué, les affiches de plusieurs promoteurs et, enfin, les fondations des bâtiments déjà posées sur le sol meuble.

Malgré cette déconvenue, Julie sut qu’il fallait persister et aller jusqu’au bout de ce chemin de traverse, au moins jusqu’au pont puis escalader la pente pour rejoindre la rue Raffet. Ne lui resterait plus qu’à se rendre au bâtiment qui la mènerait vers cette boutique. Il y aurait bien, et cela, elle l’espérait de toutes ses forces, cette porte de service. Ce Graal qui la ferait revenir au 23 août 2015.

Une lampe de l’un des éclairages de la voie ferrée se mit soudain à grésiller avant de s’éteindre. Une soudaine bourrasque fit se soulever sa robe et plier les touffes de graminées. Elle sentit trembler le sol puis le ballast frémit d’abord avant de franchement tressauter. Le crissement strident sur les rails se fit entendre et prit une ampleur considérable.

Un autre RER surgit. Cette fois-ci, c’était un train qui venait de porte de Passy-La-Muette.

Julie eut tout juste le temps de se jeter sur le bas-côté dans l’une des haies, espérant qu’elle ne serait pas happée dans les roues. Elle n’en réchapperait pas. Lorsque le train arriva à sa hauteur, juste sous l’éclairage qui avait grillé, il disparut subitement.

Seuls le souffle et les vibrations de son passage persistaient. Le RER était présent mais totalement invisible.

Julie sut enfin avec certitude qu’elle avait opté pour la bonne solution : les choses prenaient une tournure étrange et fantastique.

« Remet donc le film à l’envers, magnéto de la vie. »

Elle reprit sa marche puis observa que quelque chose tombait en virevoltant du ciel. C’était mouillé. Elle tourna les paumes des mains vers le haut et y discerna des flocons de neige qui se mirent à fondre au contact de la peau.

La neige au mois d’août… De plus en plus bizarre…

La neige se mua en pluie fine qui devint ensuite diluvienne ce qui la fit courir malgré ses pieds douloureux. Se faisant, le sol glissant lui fit perdre l’équilibre. Elle s’étala de tout son long sur la boue. Quand Julie se releva, elle trouva que la température avait subitement grimpé. En quelques secondes, il fit une chaleur moite. L’atmosphère était emplie d’odeurs d’humus et de senteurs parfumées. Ses pieds foulèrent un sol complètement sec comme s’il n’avait jamais plu quelques secondes auparavant. Elle vit les frondaisons des arbres se couvrir de petites feuilles vertes qui se mirent aussitôt à grandir puis, enfin, à roussir en quelques secondes juste avant de tomber en masse.

Le pont de la rue Raffet se trouva enfin devant elle.

Julie entreprit l’escalade de la pente qu’elle avait descendue avec tant de nonchalance quelques heures plus tôt… Ou plutôt vingt-quatre ans plus tôt.

Quelque chose la chatouilla au niveau du mollet. Il s’agissait d’une petite feuille qui semblait glisser en spirale autour de la jambe. Avec horreur, Julie comprit vite que cette dernière était à l’extrémité d’une longue tige qui s’était déjà enroulée autour de sa cheville et qui remontait vers son genou. Elle réussit à s’extirper de la petite liane en tirant dessus. Comme cette dernière s’était davantage resserrée autour de sa jambe, elle se retrouva avec la peau lacérée. Elle n’eut pas le loisir de contempler plus longtemps la blessure que, déjà, d’autres tiges s’enroulaient autour d’elle. Elle arracha les racines pour se libérer, mais il eut encore de nouvelles tiges qui l’enserrèrent et l’attiraient vers le sol.

Julie en était à réduite à progresser en rampant le long de la pente, tout en arrachant, tirant, agrippant et se tortillant comme un ver de terre pour échapper au piège végétal. Les lianes grouillaient autour d’elle et elle-même se tordait comme un asticot, si bien que, vu du pont, il devait être difficile de la distinguer de cette végétation rampante.

Malgré tout, elle atteignit enfin le sommet de la pente et gagna ainsi la rue Raffet. Elle se releva, essoufflée, le cœur battant, et épousseta sa robe. Tout en étreignant son sac à main — le seul bien qu’il lui restât — , Julie boitilla et identifia rapidement l’immeuble qu’elle avait quitté.

Elle trouva porte close. Après tant de lutte et d’effort, le fait de se retrouver bloquée derrière un obstacle aussi trivial la plongea dans un abîme de rage et de découragement.

Julie appuya frénétiquement sur les boutons du digicode.

— Laissez-moi entrer ! Ne me laissez pas là ! hurla-t-elle à l’adresse de l’interphone désespérément muet.

N’obtenant aucune réponse, elle tambourina sur la porte.

— Pourra pas entrer. croassa quelqu’un tout près d’elle.

Julie sursauta.

Le faible éclairage du lampadaire révéla des jambes allongées sur le bitume du trottoir, non loin de la porte cochère. Elle se décala pour mieux observer. Dans la pénombre, il y avait un S.D.F. sans âge, assis dos au mur et une bouteille de rouge à la main.

— Comment ? demanda-t-elle d’une petite voix.
— J’te dis qu’tu pourras pas entrer.
— Mais il le faut absolument ! émit-elle, angoissée.
— T’as oublié tes clés ?
— Je n’habite pas ici. Il faut absolument que je rentre chez le disquaire. justifia-t-elle tout en sachant très bien que cette explication n’avait aucun sens.
— Ah oui… souffla-t-il sur un ton goguenard avant de reprendre. Le disquaire obnubilé par les années quatre-vingt-dix ?
— C’est ça… Il existe toujours… ? elle se ravisa et corrigea. Enfin… Je veux dire…

Le S.D.F. éclata d’un rire sardonique interrompu par une toux grasse avant de reprendre.

— Il t’a fait prendre la P’tite Ceinture, hein ?

Julie en resta pantoise.

— Oui, exactement ! Mais… Comment… souffla-t-elle.
— Figure-toi que… En quelque sorte, je bosse pour lui.
— Qui êtes-vous ?
— Il m’a demandé de rester là parce que t’allais certainement te pointer. Je vois que ton voyage a été mouvementé. fit observer le S.D.F en reluquant la tenue vestimentaire de Julie et l’état pitoyable de ses pieds.
— Oui, plutôt.

Soudain plus très sûre si le clodo n’était pas là pour la mener en bateau, elle se fit soupçonneuse.

— Attendez une minute. Je parle d’un voyage étrange où en prenant cette maudite voie de chemin de fer désaffectée, je me suis retrouvée en…
— En 1991 ! l’interrompit le type, hilare et narquois. C’est exactement ça, ma jolie. Ce disquaire, il est resté bloqué sur cette période. Va savoir pourquoi ? Alors que, franchement, niveau culture, il y a mieux, non ? T’as dû lui acheter quelque chose, n’est-ce pas ?
— Ça ! confirma-t-elle en brandissant l’album de MC Solaar.
— Mouais… Pour la Culture, c’est bien ce que j’disais. Enfin, celui-là, c’est pas le pire.
— Vous disiez que vous travaillez pour lui et que vous m’attendiez, n’est-ce pas ?
— Exact. Fillette. Comme toi, j’ai pris la P’tite Ceinture sauf qu’après discussion avec le patron, j’ai décidé qu’il était plus sage de jamais repasser de l’aut’ côté.
— Mais… Du coup, on est toujours en 1991 ?
— Non.
— On est en 2015 ?
— Non plus. On est dans un entre-deux. Je dois juste vérifier que t’es apte à passer sa porte.
— Quoi ? s’alarma Julie.
— Ben ouais, ma p’tite dame. Le patron y veut savoir si t’as pas déconné et qu’t’as pas provoqué des grands bouleversements spatio-temporels, tu vois. Donc je commence mon questionnaire. Est-ce que t’as revu une connaissance à toi pendant que t’étais là-bas ?
— Non.
— Bonne réponse. Deuxième question ! Est-ce que t’as rencontré quelqu’un et que t’as révélé que t’étais de 2015 ?
— Ben… Pas tout à fait. Techniquement, je n’ai pas dit que j’avais fait un bond de vingt-quatre ans en arrière.
— Mais alors t’as dit quoi ?
— Rien de bien précis en fait… hésita Julie. J’ai vu des jeunes et pour qu’ils me foutent la paix, je leur ai proposé de l’argent, mais en même temps, les euros, c’est la seule monnaie dont je dispose. J’ajoute que j’ai voulu payer ma consommation quelques heures plus tôt.
— Z’ont dû faire une drôle de gueule. Bon, ça va encore. T’as fait quoi d’autres ?
— J’ai montré mon smartphone. Ce n’est pas de ma faute ! Au début, je ne savais pas encore que j’étais en 1991, donc je l’ai sorti pour contacter mon rencard.

Craignant d’être refoulée et coincée ad vitam eternam en 1991, Julie omit volontairement de lui parler de sa démonstration technologique aux jeunes ni de ses révélations historiques.

— T’as rien fait d’autres, c’est sûr ? fit le clodo, soudain suspicieux.
— J’ai demandé à une dame en quelle année nous étions. Ça, c’est quand j’ai commencé à me rendre compte qu’un truc clochait.
— Ok, ça devrait aller. Tu vas pouvoir passer. conclut le type.

Il composa une suite de quatre chiffres sur le digicode. Un clic sec se fit entendre et l’homme tira sur la porte qui s’ouvrit de quelques centimètres.

— Bon retour ! lâcha-t-il, ironique.

Au moment, où Julie allait passer sa jambe au-dessus du seuil, elle se ravisa.

— Pourquoi, avez-vous décidé de rester ici ?
— Ben, j’ai trop parlé quand j’étais là-bas. Mais bon, d’toute façon, j’avais pas vraiment envie de retourner à mon époque.
— Vous êtes bien de 2015 ?
— Non. 2025 !
— Que se passe-t-il en 2025 pour que vous ayez préféré rester là ?
— Vaut mieux que j’te dise pas ! se rembrunit soudain le S.D.F.

Julie fixa le type, interdite, ce qui le mit dans un état d’hilarité qu’elle trouva malsain. Un frisson parcourut son échine. Au moment où elle allait repasser par le seuil, il l’apostropha d’une voix rauque.

— Hé ? J’espère que tu m’as pas raconté des cracs tout à l’heure ? Faut pas rigoler avec les voyages dans l’temps.
— Non… Non. bredouilla-t-elle en entrant dans la cour intérieure.

Elle n’attendit pas que le S.D.F. se ravise sur son cas et traversa rapidement la cour. Cette fois-ci, la porte de service était ouverte. Il y avait encore de la lumière à l’intérieur. En entrant le cœur battant dans le magasin, elle ne vit personne. Elle le parcourut en grandes enjambées et aperçut, à son grand étonnement, une clé sur la serrure et un post-it collé sur la vitre juste à côté.

« J’espère que vous avez trouvé le voyage agréable. N’oubliez pas de refermer en sortant et de déposer la clé dans la fente. »

Trop heureuse d’être enfin du bon côté, elle obtempéra. En sortant du commerce, Julie brandit son smartphone et l’alluma. Elle vit avec bonheur les barres du réseau 4G. La date affichée était le 24 août 2015 et il était 4h30 du matin. La rue était déserte. Elle eut la chance de tomber sur un taxi qu’elle héla. Sur le trajet jusqu’à son domicile dans le 15è arrondissement, elle observa avidement la ville et ne trouva rien d’étrange ou de changé. Elle en fut soulagée et faillit en éclater de rire.

Il y eut bien ce petit moment où la paume de sa main transpira lorsqu’elle tendit le billet de cinquante euros au chauffeur pour payer la course. Mais il ne se passa rien d’étrange. Le type accepta l’argent et lui rendit même sa monnaie.

À première vue, tout était normal. Sa rue, son appartement, son courrier, ses factures, son frigidaire tel qu’elle l’avait laissé, son lit défait et, même, sa pile de linge qu’elle avait oublié de plier la veille au moment de sortir.

Elle alluma la télévision. On serinait les mêmes titres que la veille ou presque : bientôt la rentrée scolaire, la canicule, les migrants, et histoire de meubler avec quelque chose de plus croustillant on évoquait encore l’attentat du Thalys survenu quelques jours plus tôt. Bref. Rien de notable.

Elle passa ensuite des coups de fil. Ses amies mourraient d’envie de connaître l’issue de ce rendez-vous Tinder. Elle mentit et évoqua un « Julien goujat qui avait osé lui poser un lapin ».

En somme, c’est presque la vérité. s’en amusa-t-elle.

Julie reprit sa vie d’avant. Avant ce fameux 23 août 2015 où elle avait poussé la porte de ce disquaire du 16è.

Plusieurs mois plus tard, son regard tomba par hasard sur l’affiche d’un tabloïd.

« Karim Benzeri est-il le plus grand voyant de tous les temps ? » braillait le titre en gros caractères aguicheurs.

Outre l’aspect étrangement familier du visage de l’homme, ce fut l’énoncé du chapeau racoleur de l’affiche qui la déstabilisa et qui la décida à acheter le torchon.

« M. K. BENZERI avait prédit depuis des années que les tours jumelles s’effondreraient. Son annonce prophétique avait d’abord fait rire jusqu’à ce tragique jour du 11 septembre 2001. L’oracle – comme il aime à se faire appeler – a énoncé d’autres faits étranges bien avant qu’ils n’arrivent. Il a ainsi prédit l’avènement des smartphones une décennie avant leur apparition tout comme ce fut le cas pour l’apparition de la monnaie unique en Europe. En 2003, alors que les USA envoyaient leurs forces armées en Afghanistan, K. BENZERI s’est illustré auprès de la DGSE (Direction Général de la Sécurité Extérieure) pour leur annoncer qu’Oussama Ben Laden se cachait au Pakistan. Bien qu’il n’ait jamais été pris au sérieux par les services secrets français et ceci malgré ses nombreuses sollicitations, l’avenir lui donna encore une fois raison. Vrai visionnaire ? Ou escroc ?»

Et puis, finalement, Julie partit dans un fou rire inextinguible.

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Auteur :

Grande blogueuse devant l’Éternel. Tombée dans WordPress quand elle était pet... Non quand elle a appris que ça ne serait pas du coton pour procréer. On était en 2008... Depuis, elle a eu un Plumeau grâce à une FIV IMSI. Depuis, elle continue d'écrire ici sa vie de maman et d'apprentie écrivaine.

10 commentaires sur « « Le chemin de traverse » – Chapitre II – la quatrième nouvelle du projet Bradbury »

    1. Merci c’est gentil car je n’étais pas très satisfaite de cette histoire et du coup, je pensais susciter quelques déceptions. En tout cas j’ai pris plus plaisir à écrire la N3 que la N4. La N5 devrait être beaucoup plus courte 😉

    1. Ce n’est pas du tout la fin que tu avais imaginé et pour le coup, la tienne aurait été intéressante à lire et sûrement plus distrayante 😉

  1. Hello plume
    Je suis treeees en retard dans la lecture de tes nouvelles….je viens de finir la n4 et j adooore! Elle m a tenu en haleine du début à la fin et la fin justement est plutôt bien trouvée je trouve ! Je ne m y attendais pas….l avantage de lire à posteriori est qu il me reste les nouvelles 5 et 6 a dévorer !…Tu écris vraiment bien et cette imagination……
    Au plaisir et bonne écriture ….
    Bizz

    1. Vu la vitesse où tu lis, tu l’auras vite rattrapé le retard ;-). J’ai attaqué la N7 mais la publication ne sera pas pour tout de suite à moins que je ne fasse des épisodes. La fin de l’année sera chargée pour moi en terme de boulot et le rythme de publication risque de sérieusement se ralentir. Sinon, breaking news : la N7 aura 2 héros provenant de la N4 et de la N6… Oui, je sais, j’ai osé les mixer…

  2. Et me voilà à la fin de la 4 (j’arrête pour aujourd’hui faut que je bosse un peu quand même ^^
    J’ai été, une fois encore, absorbée par l’intrigue mais j’ai plus bloquée sur les tournures de phrases (surtout sur la 1ère partie), je crois que c’est à nouveau dû au passé simple ! 🙂

    vivement la suite ! (j’ai bien compris que je devais lire dans l’ordre la 6 puis la 7 ! ^^)

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