Publié dans A propos d'écriture

« Le chemin de traverse » – Chapitre I – la quatrième nouvelle du projet Bradbury

Le chemin de traverse – Chapitre I

15h. Paris dormait sous un soleil de plomb.

Julie déambulait nonchalamment le long des rues désertes et écrasées par la chaleur du mois d’août.

Elle avait encore du temps à tuer avant son rendez-vous « Tinder », l’application que sa stagiaire lui avait montrée pour obtenir « un plan cul sans prise de tête » comme elle disait. La plupart des aficionados de cette plateforme de rencontre avaient tous entre vingt et trente ans. Julie en comptait bien quarante-deux…

Il n’était pas difficile de conclure que cette éternelle célibataire faisait office de doyenne parmi les abonnés. Elle s’en était d’ailleurs plainte auprès de sa jeune collègue. Cette dernière aurait pu, au moins, la prévenir sur la moyenne d’âge et lui éviter un succès plus que mitigé. Malgré ça, elle n’avait pas supprimé pour autant l’application sur son smartphone.

À son grand étonnement, son profil avait fini par faire mouche. Julie avait elle-même accroché à ce fringuant trentenaire qui s’était manifesté. Un certain Julien.

Ses pas l’avaient menée dans ce petit coin du 16e où les commerces et bars étaient visiblement tous fermés à cette heure creuse de la journée. Or, il lui restait une bonne demi-heure avant la rencontre au Trocadéro.

Elle se serait pourtant bien rafraîchie quelque part avant de se confronter à son rendez-vous.

Tout en maugréant sur son manque d’organisation et de sens pratique, son regard tomba sur la devanture ouverte d’un disquaire.

Vente de CD, DVD, livres de poche à des prix imbattables.

Il n’y avait personne.

Julie s’interrogea sur la pertinence de ce commerçant. Au mois d’août, il eut été plus rentable de vendre de la glace ou des rafraîchissements plutôt que des DVD de films intimistes à l’allure fatigués, parce que c’était ce que le type proposait dans ses box exposés sur le trottoir.

Elle entra quand même dans le magasin histoire de profiter de l’ombre.

Le type à la caisse leva sa tête de son bouquin pour la dévisager quelques secondes puis replongea dans son polar.

Ses mains parcouraient d’autres DVD. Il s’agissait de séries cette fois-ci. Uniquement celles des années quatre-vingt-dix de son adolescence. Elle sourit en voyant les boîtes usagées de Twin Peaks, Urgences, Beverly Hills ou encore Le Prince de Bel Air.

C’était le bon temps… pensa-t-elle avec une pointe de nostalgie.

Julie changea de rayon et tomba sur celui des CD.

Des vieilleries, là aussi. Des trucs qu’elle écoutait quand elle avait entre quinze et vingt-cinq ans.

Roch Voisine… Il était tellement sexy, Roch Voisine !

À défaut de petit copain, Julie avait vibré pour ce chanteur québécois. À l’époque, elle aimait se figurer qu’il s’adressait exclusivement à elle et non à cette Hélène, titre éponyme de son plus gros succès. Elle en avait un petit peu honte maintenant. Voilà un truc qu’elle n’était pas prête d’avouer à son rendez-vous Tinder

Avant de se replonger dans le passé, elle consulta l’application RATP de son mobile plus par habitude que par réel besoin. Elle avait le temps. Elle le savait, mais c’était devenu un tic depuis plusieurs années.

Elle eut la désagréable surprise de voir que la ligne 9 du métro qu’elle comptait emprunter à partir de la station Jasmin était totalement bloquée. Un colis abandonné.

En pestant, Julie se mit à la recherche d’un itinéraire alternatif. Après analyse, elle ne put s’empêcher cette fois-ci de maugréer à haute voix.

— Bon sang, il n’y a que cette foutue ligne 9 dans le coin et le trafic est interrompu ! Je vais devoir marcher sous un soleil de plomb !

Elle ne connaissait pas beaucoup le 16e et force était de constater, qu’en dehors de la ligne 9, il n’y avait rien d’autre entre Porte d’Auteuil d’où elle venait et la Muette où se trouvait une station RER sur laquelle elle pouvait difficilement compter. En effet, le mois d’août rimait avec inertie. Elle était sûre d’attendre le prochain train pendant des plombes. À cette heure-ci, il était également vain de compter sur les bus.

Quant au métro le plus proche, il fallait se rendre jusqu’à la station Passy qui touchait la place Trocadéro.

La conclusion était sans appel. Il ne lui restait que la marche et à vive allure sous une chaleur suffocante de surcroît. Julie calcula qu’elle mettrait au moins une demi-heure et, cela, si elle réussissait à ne pas se perdre parmi le dédale des avenues et des boulevards…

Ses jérémiades avaient sorti le vendeur de disque de sa léthargie. Elle s’en aperçut, car ce dernier la fixait.

— Elle veut aller où la p’tite dame ? marmotta-t-il.

Surprise, elle ne répondit pas tout de suite avant de lâcher d’une voix lasse sa destination :

— Trocadéro.

— Va falloir marcher. lâcha le disquaire en haussant les épaules avant de se replonger dans son polar.

— Sous cette chaleur ? Ce n’est pas vraiment ce que j’avais prévu. Je vais arriver complètement défaite à mon rendez-vous. Et puis, en plus, je ne connais pas trop le quartier. J’imagine qu’il n’y a pas de voie directe pour m’y rendre. souffla Julie, dépitée, tout en lançant Google Map sur son mobile. Encore un coup à se perdre…

— Bien sûr que si. assena-t-il d’un ton abrupt.

— Comment ça ?

— Il existe un chemin de traverse. À l’ombre. C’est quasi direct… commença le type, goguenard, avant de se rembrunir soudainement et de lancer d’une voix glaciale. Si vous m’achetez un CD, je vous l’donne.

— Quoi ? s’insurgea Julie. Mais de quel droit…

— C’est ça ou vous arrivez en nage et en r’tard à vot’ rendez-vous. coupa-t-il.

Julie fixa le type d’un œil noir puis scruta l’écran de son mobile, zooma, dézooma, souffla puis finit par lâcher qu’elle acceptait le deal.

Elle se dirigea à contrecœur vers une autre rangée de CD. Ses doigts effleurèrent un album de MC Solaar.

Qui sème le vent récolte le tempo.

Ses lèvres esquissèrent un sourire. Julie avait 17 ans à l’époque. Elle et sa meilleure amie, Caroline, se repassaient les chansons de cet album à longueur de temps.

Il y avait cette chanson. Caroline…

« Je suis l’as de trèfle qui pique ton cœur… L’as de trèfle qui pique ton cœur… »

Julie saisit le CD, sortit le billet de dix euros et se dirigea vers la caisse.

— Alors… Ce chemin de traverse… Vous me le montrez ?

Le type la fixa froidement, lui retourna le CD pour vérifier le montant sur l’étiquette, encaissa les dix euros, lui rendit sa monnaie et ouvrit enfin la bouche.

— Pour vous rendre au Troca, il suffit d’emprunter un bout de la Petite Ceinture jusqu’à la station La Muette et, de là, vous prenez l’avenue Paul Doumer qui aboutit à la place.

— La Petite Ceinture ? C’est quoi ça ?

— C’est une ligne de chemin de fer désaffectée. Mon magasin n’est pas loin de l’un des accès. Enfin, c’est un accès secret parce qu’il n’y a qu’trois accès à disposition du Public. Il faut un peu crapahuter, quoi…

— Comment ? s’alarma Julie dont l’idée de « crapahuter » lui fit craindre le pire.

— Il vous suffira de traverser la cour intérieure derrière ma porte de service. fit-il en désignant ladite porte à l’arrière de son magasin avant de reprendre. Puis d’emprunter le hall de la résidence pour tomber sur la rue Raffet. Vous z’avez pas long à marcher avant d’voir le pont. Ce pont passe au-d’ssus d’la voie de chemin de fer. Il vous suffit juste de vous glisser en contrebas juste avant l’pont.

— Quoi ? Me glisser ? Vous êtes fou ! s’écria Julie.

— Pas d’inquiétude, ma mère peut le faire. Au pire, vous aurez quelq’ feuilles sur vot’ jolie robe.

— Bon et ensuite ?

— Ensuite, une fois en bas, vous longez la voie. Vous prenez à droite. Vous ne serez pas seule. Il y aura bien quelq’ passants pour profiter de l’ombre. Cette voie est devenue une sorte de parc qui longe le boulevard de Montmorency puis le boulevard de Beauséjour. Vous allez même traverser le jardin de Ranelagh. Au bout, vous tomberez forcément sur une ancienne gare. La gare de Passy-la-muette. C’est devenu une brasserie depuis l’temps. C’est l’terminus de l’ancienne ligne d’chemin de fer. Là, vous êtes à quelques mètres de la station de métro La Muette. Et comme je vous l’disais, vous prenez l’avenue Paul Doumer jusqu’au Trocadéro.

— Ça me semble compliqué votre truc.

— Pas du tout. La Petite Ceinture est pas longue. Vous mettrez, au bas mot, dix minutes pour arriver à La Muette. Rajoutez encore dix minutes, douze si vous traînez, pour vous rendre au Troca…

— O.K. Mettons que j’emprunte votre ceinture. Par où faut-il passer déjà ?

— Rue Raffet. Le pont.

— O.K. Rue Raffet. Le Pont. Puis la gare désaffectée devenue un restaurant…

— Puis avenue Paul Doumer.

— O.K. C’est bon, j’ai tout retenu. Merci.

Julie se glissa entre les rayons vers la porte de service.

Au moment où elle saisit la poignet, le type l’apostropha.

— Au fait, faut que j’vous avertisse. Une fois que vous aurez pris mon chemin de traverse, vous trouverez le Monde un peu changé.

Elle observa le type, perplexe, puis en ouvrant la porte, le remercia.

Drôle de type… pensa-t-elle en traversa en trombe la cour intérieure.

Elle espéra que cette ceinture était réellement un bon plan, et s’il s’avérerait que ce ne fut pas le cas, elle saurait se rappeler au bon souvenir de ce commerçant.

Il lui avait quand même soutiré cinq euros pour le renseignement !

Il y avait intérêt à ce qu’elle en ait pour son argent…

La porte donnait sur le hall d’entrée d’un immeuble. Le temps de traverser le couloir qui avait le mérite d’être frais, Julie ouvrit une autre porte et se retrouva effectivement à l’extérieur.

C’était donc la rue Raffet.

Jusqu’ici, il n’y avait pas de difficulté. Elle arpenta le bitume et cinquante mètres plus loin, aperçut le pont. Ce dernier surplombait bien un chemin de fer qui était manifestement complètement abandonné.

Si on m’avait dit qu’il existait une ligne ferroviaire désaffectée en plein Paris, je ne l’aurais jamais cru. pensa-t-elle, étonnée.

— Mais il est cinglé ce type ! Jamais de la vie, je vais descendre cette pente ! s’exclama-t-elle en supervisant la hauteur du pont par rapport à la voie de chemin de fer.

Julie estima qu’il y avait environ trois mètres de hauteur.

Au moment où elle allait être gagnée par le découragement, elle observa qu’effectivement la pente n’était pas trop abrupte, mais cela obligeait à l’emprunter une dizaine de mètres en amont du pont.

C’était faisable, néanmoins, il était plus prudent d’enlever ses escarpins et de procéder à la descente pieds nus.

Il n’y avait personne. Aussi, elle n’eut aucune hésitation à ôter ses talons hauts pour rejoindre la fameuse Petite Ceinture.

Sentir la végétation sous ses pieds lui procura un plaisir nouveau. Subitement, elle se sentit libre et accéléra le pas.

Elle courait presque et manqua perdre l’équilibre en arrivant en bas.

Le rail avait disparu, mais les traverses en bétons étaient encore là, à peine visibles sous les hautes herbes et la grosse couche d’humus.

Julie avait envie de continuer le chemin pied nus et se surpris à sautiller.

— Je suis l’as de trèfle qui pique ton cœur… L’as de trèfle qui pique ton cœur… CAROLINE ! chanta-t-elle à tue-tête avant de s’esclaffer.

Contrairement à ce que le commerçant lui avait dit, il n’y avait personne.

Mois d’août oblige.

Paris est bel et bien vide en été, et il ne fallait pas s’attendre à ce qu’un endroit pareil le soit moins que tout autre lieu à Paname.

À l’ombre des feuillages touffus de cette aire de promenade insolite, le Monde lui semblait effectivement différent. À moins que ce ne fût ce lieu étrange qui trompait ses propres perceptions. Il y avait longtemps qu’elle n’avait plus éprouvé cette sensation de liberté. Elle ressentait également une sorte d’excitation à l’idée qu’elle transgressait quelque chose. Il fallait bien reconnaître que c’était grisant de connaître un accès secret qui menait à un lieu peu fréquenté par le parisien moyen.

En poursuivant sa route, elle se retrouva à longer, d’un côté, le boulevard de Montmorency à peine visible à travers les arbres et, de l’autre côté, un ensemble d’immeubles qui lui semblèrent assez récents. Ces derniers étaient délimités par un grillage paré de cette affreuse toile tissée à la couleur vert bouteille.

Enfin, Julie tomba sur une clôture en bois fatiguée d’où ne subsistaient que quelques éclats de peinture. C’était donc la sortie de la Petite Ceinture. Il s’agissait de l’un de ses trois accès ouverts via le jardin de Ranelagh. C’était ce que le panneau posté à quelques mètres de la barrière indiquait aux passants. Elle apprit également que ce lieu de promenade écologique, préservant la biodiversité, avait été aménagé par la Ville de Paris en 2007.

En quittant le jardin, elle arriva sur ce qui faisait office de quai. Du moins, ce qu’il en restait bien qu’elle lui trouva un air bien conservé.

Elle ne sut si c’était la chaleur, le soleil, ou l’alliance des deux, mais lorsque ses escarpins claquèrent de nouveau sur le bitume, elle avait presque l’impression, l’espace de quelques secondes, que tout avait pris une teinte sépia.

Elle entrevit enfin une bâtisse. Il y était inscrit le mot gare en grosses lettres capitales. Il s’agissait bien de l’ancienne gare de Passy-la-Muette devenu un restaurant. Pourtant, elle y croisa des gens qui en sortaient d’un air affairé.

Exactement comme s’ils avaient un train à prendre… s’en amusa-t-elle, mais après tout, il n’était plus l’heure de déjeuner et encore trop tôt pour y dîner.

Julie fit appel à son intuition pour dénicher l’avenue Paul Doumer. Elle tomba sur la bonne voie puisqu’elle discerna avec satisfaction la plaque de l’avenue. Comme elle marchait d’un bon train, elle aboutit rapidement à la place du Trocadéro.

Ils s’étaient donnés rendez-vous au trop touristique Café du Trocadéro avec vue sur la Tour Eiffel.

Elle avait bien trouvé la proposition du sémillant Julien un peu cliché, mais y avait consenti aussi facilement qu’elle avait succombé à son physique avenant.

Elle eut la chance de trouver la seule table de la terrasse et sortit son mobile pour consulter l’heure. Il lui restait cinq minutes.

Peut-être était-il déjà sur place…

Julie voulut le prévenir de son arrivée, mais, se faisant, découvrit que le réseau n’indiquait plus aucune barre de réception et encore moins de 4G. Ce qui fut le plus troublant fut l’absence d’indication de l’opérateur.

Elle regarda, dépitée, son mobile puis leva la tête et s’aperçut qu’elle était observée par deux jeunes touristes, vraisemblablement des Américains, assis à la table juste à côté. Ils scrutaient son téléphone avec un étrange mélange d’étonnement et d’avidité.

Comme elle craignait qu’ils ne le lui volent, elle glissa son bien dans son sac à main, se leva en les toisant durement puis se dirigea prestement vers l’intérieur.

Cela tombait bien, il y faisait plus frais et, au moins, elle n’aurait pas à supporter la fumée des cigarettes. Elle trouva une table, non loin du comptoir, s’assit et sortit à nouveau son mobile, perplexe.

Sûrement, cette saleté qui a encore bugué… diagnostiqua-t-elle.

Il allait falloir faire un reset. Elle s’empressa de l’éteindre.

Bien ma veine, qu’il déconne celui-là, pile au moment où mon rendez-vous Tinder est dans les parages.

Le serveur s’approcha de sa table et d’un ton pète-sec s’enquit de sa commande.

— Un expresso. commanda-t-elle.

Expresso qu’elle allait payer le triple de ce qu’il valait réellement : Trocadéro oblige.

Si ce mobile n’avait pas décidé de faire des siennes, ça serait le fringuant Julien qui le lui aurait offert. Cependant, tout espoir de se faire payer sa consommation par son rendez-vous Tinder n’était pas perdu. Elle était en avance, et peut-être allait-il la reconnaître et la rejoindre d’ici peu.

Durant les longues minutes qu’elle attendit pour avoir sa commande, Julie livra une bataille sans précédent avec son smartphone.

Elle l’avait bien éteint puis rallumé à plusieurs reprises, mais ce dernier se bornait toujours à n’afficher aucun réseau.

Heureusement, elle avait gardé une photo de Julien dans sa galerie photos. Elle fit défiler les clichés, tomba sur son portrait puis scruta les hommes dans les parages pour voir si ces derniers ressemblaient peu ou prou à son trentenaire.

Un type, la cinquantaine bien sonnée, du genre vieux beau, la regardait avec un sourire narquois et un air amusé.

Ma parole, il me mate ! s’insurgea-t-elle.

Elle décida de l’ignorer et de scruter discrètement les autres clients.

Julie fut interrompue par l’arrivée du serveur qui lui apportait enfin son café. Elle le remercia mollement, souleva sa tasse et aspira un peu du breuvage malheureusement tiédasse. L’expresso avait manifestement un peu trop attendu sur le comptoir avant que le garçon ne daigne lui apporter.

Un service déplorable. pensa-t-elle, irritée, avant de sentir une fumée de cigarette venue chatouiller ses narines.

Non, ce n’est pas possible ! s’énerva-t-elle. Le personnel de ce café était indubitablement incapable de faire respecter la loi.

Elle scruta aux alentours pour dénicher le ou la malotru(e) qui osait fumer à l’intérieur.

Il s’avéra que c’était le vieux beau qui tirait sur une Marlboro d’un air nonchalant tout en continuant à la déshabiller à travers ses lunettes sans aucun scrupule.

Fulminante de rage, Julie le fusilla du regard.

— Vous ne pensez pas que vous dérangez avec votre cigarette. fit-elle d’une voix cinglante. Si personne, ici, n’ose vous le signaler parce que vous êtes un habitué des lieux, moi, je ne m’en prive pas.

Sans un mot, le type, au lieu de se sentir fautif, sembla trouver cette situation assez distrayante. Toujours sans se départir de son air provoquant, il écrasa sa cigarette dans le cendrier.

— Merci. lança-t-elle d’un ton acerbe, non sans s’étonner qu’il y ait des cendriers disposés sur les tables.

Le serveur et le type échangèrent un regard sardonique. Visiblement, ils avaient décidé de faire de Julie un objet de ricanement.

S’il n’y avait pas eu ce Julien qui, décidément, savait se faire désirer, elle se serait permis de balancer l’expresso au visage de l’un de ces deux imbéciles avant de quitter la table.

En rage, elle se retourna pour scruter son maudit téléphone qui n’affichait toujours aucun réseau puis fit mine de rafraîchir son maquillage.

Les minutes passèrent.

Aucun client à l’extérieur comme à l’intérieur du café ne ressemblait de près ou de loin à Julien.

Il était plus de seize heures trente. L’heure du rendez-vous était largement dépassée. Son fringuant trentenaire lui avait manifestement posé un lapin.

Ou alors, il avait réalisé qu’il allait se taper une vieille…

C’était le bouquet.

Elle décida de quitter ce café sur le champ. Sans même regarder la note, elle jeta deux pièces de deux euros, héla le serveur et se leva.

Ce dernier arriva promptement, non sans se départir de son sourire moqueur à son encontre qui s’évanouit instantanément à la vue des pièces dans la coupelle.

— Vous vous fichez de moi ! éructa-t-il en faisant tourner l’une des pièces d’un air de dégout.

— Comment ? s’étonna Julie.

— Ou alors, vous ne savez pas lire ? Reprenez votre monnaie de singe ! fit-il en lui jetant les pièces au visage.

— Mais je ne comprends pas ! s’alarma Julie, pensant à de la fausse monnaie sûrement refilée par ce disquaire du 16e.

Tandis que le serveur protestait encore, Julie jeta un œil au ticket et vit avec horreur que la note était indiquée en… Francs.

Trente-cinq francs…

Des francs…

Elle se sentit chanceler. Elle regarda la salle, n’entendit plus rien à part les tintements de vaisselle et le brouhaha des conversations qui semblaient s’intensifier.

— Alors ? Vous allez payer ou je dois appeler le directeur ? glapit le serveur.

— Mais je ne comprends pas… Vous acceptez encore les francs ? Vous ne prenez pas les euros ? balbutia Julie, tremblante.

— Les… zeu-ros ? bredouilla le serveur dans une grimace sceptique.

— Oui, les euros ! s’irrita, Julie, au comble de l’agacement.

— Laissez Monsieur. C’est pour moi. lâcha au serveur le vieux beau en tendant un billet.

Un billet en francs… Que Julie scruta, la mâchoire pendante et le souffle court.

— Allez, foutez-moi le camp. s’emporta le serveur à l’adresse de Julie.

Complètement interdite, elle déambula mollement entre les tables.

— Et surtout ne me remerciez pas ! lança le vieux beau, outré.

Mais elle ne lui prêtait déjà plus aucune attention. Elle était plus que sonnée. Une fois sortie, elle zigzaguait littéralement sur le trottoir.

Elle traversa la rue, se rendit sur la place du Trocadéro et observa les touristes qui y flânaient.

Il fallait bien reconnaître qu’il y avait un problème.

Où étaient passés les vendeurs à la sauvette qui proposent ces stupides perches télescopiques pour réaliser les selfies ? Les seuls qu’elles voyaient brandissaient des petites tours Eiffel.

Où étaient passés les mobiles tendus à bout de bras pour s’immortaliser devant les majestueux jets d’eau du Trocadéro ?

Elle jeta un œil à une famille d’Américains qui s’achetait un cornet de glaces.

L’homme, chemise à gros carreaux complètement démodée, tendait au glacier un billet.

Cinquante francs, là aussi. Des francs… Encore.

Non, c’est impossible… Ce n’est juste pas possible.

Prise de panique, elle courut et s’engouffra, sans trop savoir pourquoi, dans la station Trocadéro.

Au moment où elle voulut sortir de son sac à main son pass Navigo, elle suspendit son geste. Devant elle, un type brandissait sa carte orange.

La carte orange, disparue depuis Mathusalem…

Elle frissonna, lança des regards apeurés dans toutes les directions et ses yeux tombèrent sur une affiche.

Le spectacle des Inconnus. Au Théâtre de Paris. En lettres capitales y était inscrit « Gros succès. Spectacle prolongé jusqu’au 15 février 1992. »

15 février 1992…

Cette fois-ci, Julie perdit tout contrôle. Elle hurla comme jamais elle n’avait hurlé de toute sa vie.

Elle ressortit en trombe de la station, courut à perdre haleine, bouscula au passage un groupe d’étudiants. Sourde à leurs protestations, elle continua sa course erratique.

Malgré les larmes qui lui brouillaient la vue, elle remarqua ce T-shirt ultra-court jaune fluo s’arrêtant juste sous la poitrine opulente d’une Bimbo.

Qui s’habillait comme ça encore de nos jours ?

Puis, Julie détailla ensuite la tenue du type qui accompagnait la Barbie. Il portait une chemise légère ornée de motifs improbables aux couleurs criardes.

Enfin, derrière le jeune couple, une bande de jeunes beurs avec leur uniforme de cité et leur casquette vissée à l’envers.

La casquette à l’envers ? En 2015 ? Même pour la racaille des cités ? Sérieux ?

Julie marchait puis courait. Ses yeux allaient d’un passant à l’autre. Elle détailla toutes les tenues. Il y avait ces vestes en jean bardées de pin’s. Il y en avait une multitude.

Non, c’est impossible…

Enfin, elle observa les voitures.

Garée non loin d’un kiosque, elle vit cette Citroën XM. Elle n’en avait plus vu depuis plus d’une décennie. Elle en était certaine. Sur l’avenue qu’elle longeait, les Fiat Punto et les Renault Clio qui circulaient n’étaient que des vieux modèles.

Oui, il n’était plus possible de le nier. Elle n’était plus en août 2015. Elle avait basculé dans les années quatre-vingt ou quatre-vingt-dix… Ou, alors, dans la folie.

Elle arrêta une vieille dame qui sortait d’une droguerie.

— Bonjour, excusez-moi, pourriez-vous me donner la date ? demanda-t-elle, hors d’haleine, espérant encore que ladite passante lui répondrait vendredi 23 août 2015.

— Et bien… commença la femme, interloquée. Nous sommes le mercredi 23 août…

Julie sentit son cœur s’arrêter. Son souffle s’accéléra subitement et devint rauque. Elle allait défaillir, c’était certain.

— Madame, vous ne vous sentez pas bien ? s’enquit la vieille, manifestement très inquiète.

Julie tenta de reprendre une respiration calme, déglutit difficilement et trouva la force de poser la question dont elle était désormais certaine que la réponse allait confirmer cette réalité démentielle.

— Pourriez-vous me préciser l’année, s’il vous plaît ?

— L’année ? Mais comment ça… émit la dame, perplexe.

— En quelle année sommes-nous ? souffla Julie.

La dame la regarda, cette fois-ci avec un mélange d’angoisse et d’irritation avant de donner sa réponse.

— En 1991… dit la passante sur un ton péremptoire avant de reprendre, inquiète. Mais, enfin… Vous ignorez l’année, Madame ? Vous êtes sûre que vous ne voulez pas vous asseoir ? Vous n’avez vraiment pas l’air d’être dans votre assiette. Je peux appeler quelqu’un si vous voulez…

Mais Julie n’entendait déjà plus les pépiements de la vieille femme. En larmes, elle se mit à courir comme s’il était encore possible de fuir ce cauchemar.

Mercredi 23 août 1991. Mercredi 23 août 1991.

1991.

Nous sommes en 1991.


La suite bientôt…
Publicités

Auteur :

Grande blogueuse devant l’Éternel. Tombée dans WordPress quand elle était pet... Non quand elle a appris que ça ne serait pas du coton pour procréer. On était en 2008... Depuis, elle a eu un Plumeau grâce à une FIV IMSI. Depuis, elle continue d'écrire ici sa vie de maman et d'apprentie écrivaine.

13 commentaires sur « « Le chemin de traverse » – Chapitre I – la quatrième nouvelle du projet Bradbury »

  1. Bon, comme d’habitude, je viens laisser un commentaire avant de lire (cherche pas, la fatigue toussa). Forcément que je vais la lire, t’as mis Roch Voisine en tag !!!!!!!

  2. Oh my God Roch Voisine ! Et MC Solaar !!! Punaise, je crois que j’ai plus l’âge pour Tinder moi 😉
    Tu as bien fait de prendre ton temps pour la peaufiner, je trouve cette nouvelle excellente… l’ambiance chez le disquaire, on s’y croirait vraiment !

  3. La suiiiiiiiiiiiiiiiiiiite !!!!!
    Quelle idée géniale de jouer avec les mondes parallèles/faille temporelle… J’adore ce thème !
    D’ailleurs si toi ou tes lectrices avez des romans à me conseiller je suis preneuse 😉

    Je te redis que j’attends la suite avec impatience ??!!!

    1. Dans un autre style, il y a « The Time Traveler’s Wife » d’Audrey Niffenegger (je crois qu’en français, c’est « Le temps n’est rien ») – c’est excellent.

      Plume, je repassais par ici pour voir s’il n’y avait pas une suite cachée quelque part….!!!! 😉 😉

Laisser une réponse

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s