Publié dans A propos d'écriture

« Le dernier » – chapitre IV – la troisième nouvelle du projet Bradbury

Précédemment dans « Le dernier » : Chapitre I, Chapitre II, Chapitre III


Un irrépressible vertige envahit Jean-Charles. Il se sentit chavirer à son tour et eut le bol de trouver un tabouret juste au bon endroit avant de s’échouer lourdement.

L’ADN avait parlé. Il était admis que tous les Homo sapiens de la planète avaient un génome identique à 99,9 % et, cela, même si l’on comparait l’ADN de deux individus vivant aux antipodes l’un de l’autre.

Cet ADN-là, présent dans les cheveux recueillis auprès de ces « nomades pâles », mais également celui qui fut isolé à partir du triceps de Khangaï — petit nom donné au corps que l’équipe avait mis à jour dans une grotte, ne partageaient avec l’Homo sapiens que 99,7 %.

Il y avait cet infime 0.2 % de différence supplémentaire, mais à l’échelle du génome, c’était un gouffre.

La feuille des résultats d’analyse passa de main en main au sein de l’équipe scientifique. Des cris de joie fusèrent. Des pleurs d’émotions également.

Homo sapiens n’avait jamais été seul depuis plus de 30 000 ans.
Il n’était pas celui qui avait survécu.
L’Homme du Néandertal avait toujours été là.

Caché, certes… Mais bien là.

Les guides mongols firent couler leur « airag » à flots. Tout le monde en but et s’en resservit. Les têtes commençaient à tourner.

Malgré l’ivresse, il fut instantanément évident pour tout le monde qu’il allait falloir faire venir de nouveaux spécialistes afin d’étudier ces néandertaliens : des médecins, des biologistes, des linguistes pour tenter de comprendre leur langue et des ethnologues pour étudier leurs comportements.

— Si c’était possible, il serait extrêmement judicieux de leur faire passer un scanner voire un IRM, lança, enthousiaste, Marc Fouret. Leur physiologie est sûrement différente de la nôtre.
— À voir comment on pourrait procéder à ce type d’analyse. Je ne suis même pas sûr qu’il y ait un appareil de ce type à Oulan-Bator. tempéra José Perez.
— L’IRM ? Vous oubliez tout de suite ! Il est hors de question de les faire venir à Oulan-Bator. s’écria Jean-Charles.
— On peut toujours les mitrailler de photos. Ils adorent ça. s’esclaffa un doctorant.
— Je propose dès aujourd’hui de faire un communiqué à l’ensemble de la communauté scientifique internationale. déclara José avant de lever son bol d’airag pour porter un nouveau toast.
— Ne pourrait-on pas attendre avant de faire un tel communiqué ? Vous imaginez l’impact que ça va avoir dans le monde entier ? Vous pensez réellement que nous allons pouvoir rester tranquilles pour étudier nos potes ? s’inquiéta Jean-Charles.
— Il a raison. admit Marc. Tant que cela reste secret, il nous sera possible de travailler sans interférence. Reste qu’il va falloir quand même de l’aide et donc dépêcher des spécialistes sans éventer notre découverte.
— Je m’occupe de trouver et de faire venir ces spécialistes. Nous ne leur révélerons la nature des nomades qu’une fois qu’ils auront débarqué ici. assura le directeur de fouille.
— Il va falloir faire vite. Je vous rappelle que ce sont des nomades. Ils ne vont pas camper ici pour l’éternité pour nous faire plaisir. objecta Jean-Charles.
— On va faire venir des pommes ! Ça va les faire rester. lança un technicien, hilare.

S’il y avait bien une chose que Jean-Charles ne pouvait pas enlever à José Perez — alias le Matador espagnol — c’était sa grande capacité à dénicher les bonnes personnes et à les impliquer dans quelque chose à laquelle ils n’auraient pas eux-mêmes mis le petit orteil.
Dans la semaine qui suivit, le site fut enrichi d’une petite dizaine de membres supplémentaires composés d’une unité de deux ethnologues et d’un linguiste et de deux médecins accompagnés eux-mêmes de deux infirmiers issus d’une ONG.

L’équipe d’ethnologie était française et l’équipe médicale anglophone.

À leur arrivée, José Perez les convoqua tous dans la yourte et leur délivra l’incroyable révélation. Bien entendu, cette dernière fut accueillie avec un grand scepticisme qui fut cependant rapidement balayé lors de la consultation des résultats génétiques.

On leur montra, ensuite, les squelettes puis Khangaï, toujours parfaitement conservé dans son congélateur.

Jean-Charles leur expliqua les caractéristiques anatomiques propres aux néandertaliens, mais même sans son discours, les médecins restèrent interloqués devant le corps.

Enfin, José et Marc leur firent visionner les clichés et les vidéos de la petite tribu.

Leur rencontre avec les nomades s’opéra et les nouveaux eurent du mal à rester de marbre devant les représentants vivants du légendaire Homme du Néandertal.

Il fut, au départ, assez délicat de faire admettre à Gérard et à sa bande de se faire ausculter.
Jean-Charles trouva la parade. Devant les membres du clan, il se fit écouter les poumons et le cœur avec un stéthoscope. On fit même écouter à Ratiche les battements cardiaques. Ce dernier marqua un vif intérêt pour cette nouveauté et s’empressa d’en informer ses comparses.
Se faire ausculter avec le stéthoscope devint, alors, très vite tendance parmi la petite communauté.

Puis, toujours avec l’aide des membres de l’expédition, ils acceptèrent de se laisser plus longuement inspectés.
Ils furent pesés, mesurés, on recueillit leur salive, on étudia leur larynx, leur nez, leurs oreilles et les mâles exhibèrent même leurs cicatrices.

En revanche, et pour des raisons évidentes, il était exclu d’approfondir l’auscultation auprès de la gente féminine, bien que la question sur leur fécondité fût entière.

Avaient-elles eu des enfants ? Si oui, qu’étaient-ils devenus ?

Jean-Charles eut un début de réponse en interrogeant Gérard et Œil Gris à ce sujet. Il leur avait montré des vidéos d’enfants et avec des gestes non-équivoques leur demanda où étaient ces derniers parmi leur tribu.

Les deux néandertaliens avaient échangé un regard lourd d’amertume puis Gérard désigna la grotte.

Les deux nomades plantèrent là le paléontologue.

L’explication était, on ne peut plus, claire : ils avaient tous succombé.

Cet incident mit tout le monde d’accord. Mieux valait ne pas remettre le sujet des enfants sur le tapis dans l’immédiat.

Comme l’avait imaginé, Jean-Charles, Gérard et Œil Gris étaient bien les plus jeunes membres de la tribu. Compte tenu de la vitalité de Gérard, tout indiquait qu’il avait bien été désigné comme Chef. L’assertion des ethnologues conforta le premier ressenti du paléontologue sur ce plan.

En revanche, le linguiste peinait à trouver un semblant de sens au moindre phonème émis par les néandertaliens. Il était d’ailleurs quasiment impossible pour n’importe quel membre de l’expédition de fouille d’en reproduire la plupart d’entre eux. Tout le monde s’accordait au fait que c’était sûrement dû à cet os Hyoïde — élément qui confortait la communauté scientifique dans le fait que l’Homme du Néandertal sache parler — si différent de celui de l’Homo sapiens.

Il s’avéra également que les néandertaliens dessinaient bien mieux que leurs comparses sapiens.

Alors que sous l’œil ébahi des ethnologues, Ratiche esquissait avec maestria un lynx sur un calepin, un bruit de moteur se fit entendre au loin.
Le véhicule s’approcha des yourtes et s’en arrêta à quelques mètres.
L’affolement gagna la tribu.

— Calmez-vous ! Je vais voir. tenta tant bien que mal de rassurer Jean-Charles.

Il se dirigea vers le fourgon avec Gérard sur ses talons. Le fourgon arborait des couleurs criardes.

Non ce n’est pas possible… se lamenta Jean-Charles qui comprit enfin à quoi il avait affaire.

Il s’agissait d’un camion d’une chaîne TV. Les types étaient déjà en train de déplier leurs paraboles. Deux hommes se précipitèrent à l’encontre du paléontologue et de Gérard.

— Vas-y, filme. invectiva, en anglais, le premier au second qui tenait une lourde caméra. Regarde-moi ce sauvage, c’est sûrement le Néandertal. T’as vu ce faciès…

— Foutez-moi le camp ! beugla Jean-Charles tout en balançant des pierres aux intrus.

Malgré les protestations de ces derniers, ils regagnèrent précipitamment leur fourgon qui démarra en trombe et fit un large demi-tour ce qui souleva un amas de poussière.

Incrédule, le scientifique ne pouvait s’expliquer comment ces journalistes avaient pu se rendre ici.
Et puis, soudain, le mystère de cette apparition se dévoila au chercheur avec horreur.

C’est sûrement un coup de ce salaud de José Perez.

Il planta Gérard et ses congénères pour se rendre immédiatement au campement.

— J’ai vu débarquer une fourgonnette d’une chaîne TV. Ils se sont mis à filmer les néandertaliens. Tu peux m’expliquer ? éructa l’ex Directeur du CNRS.
— Mon dieu… Déjà… murmura José.
— C’est bien ce que je pensais. Tu l’as fait ton communiqué, n’est-ce pas ?
— Oui, je l’ai fait ! Et alors ? Le Monde doit savoir ! s’emporta l’Espagnol.
— On s’était mis d’accord, José. On s’était mis d’accord ! Tu vois le résultat ?
— Oui, je dois reconnaître que j’avais sous-estimé cet aspect-là de ma révélation.
— Pauvre con ! glapit Jean-Charles. Dis-toi que ce n’est que le début ! Nous allons être submergés ! hurla, hystérique, Jean-Charles.

Et malheureusement, l’avenir lui donna raison.

Le site de l’expédition fut rapidement encerclé de camions surmontés de paraboles d’où surgissait en permanence des reporters en mal de sensation forte qui harcelaient littéralement chaque membre de l’équipe scientifique.

En outre, les journalistes n’avaient rien à envier aux archéologues concernant la capacité de leur groupe électrogène. Ils avaient eux-mêmes débarqué avec leurs propre équipement. Ils n’avaient donc aucun souci d’approvisionnement énergétique.

À chaque expédition vers les yourtes, les chercheurs étaient suivis, voire doublés, par les camions aux antennes paraboliques.

Comme les néandertaliens étaient déjà familiarisées avec tout objet muni d’un objectif, ils ne virent aucun désagrément à cette soudaine invasion de caméras et d’appareils photos.
Certains avaient déjà compris qu’il fallait prendre la pause à chaque fois qu’un intrus brandissait une caméra et, cela, au plus grand désespoir de l’équipe d’archéologie-paléontologie.

Le clan de Gérard étant particulièrement corruptible, il fut extrêmement facile d’abolir leur moindre petit élan de prudence du moment qu’on leur apportait de quoi se sustenter.
Les reporters s’étaient rapidement passé l’astuce.

Les néandertaliens n’avaient plus à s’inquiéter de leur approvisionnement. On leur apporter quotidiennement et en masse, tout l’attirail de la junk food : chips, barres chocolatées, ou encore sandwichs.

Les journalistes avaient supplanté les chercheurs qui trouvèrent énormément de mal à poursuivre leurs travaux sur les lieux en compagnie des nomades.

José Perez, piteux, avait finalement lancé un autre communiqué à la communauté internationale pour faire valoir les droits des néandertaliens et les protéger de cette occupation médiatique.

Il avait espéré que la République mongole allait dépêcher les forces de l’ordre pour protéger les nomades, mais il reçut la visite en grande pompe du président mongole, qui tenait absolument à voir de ses propres yeux ces Hommes du Néandertal.

En voyant, cet imbécile serrait la main de Gérard et sous les flashs d’une dizaine d’appareils, Jean-Charles songea que la situation ne pouvait être pire.

En cela, il se trompait lourdement…

Deux jours plus tard, les médecins rapportèrent que plusieurs néandertaliens présentaient une fièvre élevée. Le lendemain, d’autres encore furent touchés.
Le campement des yourtes retentissait d’éternuements et de toux.
L’équipe médicale avait bien administré des antalgiques, mais ces derniers se révélèrent totalement inefficaces.

Pire. La situation des malades se détériorait rapidement.

– We have a problem. avait, alors, lancé d’un ton navré l’un des médecins au retour d’une expédition.

Le problème en question, c’était la mort des deux premiers malades touchés par l’épidémie. Les patients zéro.

Le médecin hésitait entre la grippe ou un simple rhinovirus. Il n’avait jamais vu des symptômes pareils. Selon lui, il était urgent de réagir au plus vite. Il fallait commander une batterie d’antiviraux afin d’aider les organismes affaiblis.

José sortit et improvisa avec l’aide d’un médecin, une conférence de presse où, à grand renfort de jérémiade, il pressa la communauté internationale de faire tout leur possible pour sauver la tribu des néandertaliens. Il demanda à ce qu’on fasse parvenir expressément les médicaments ainsi qu’un surcroît de personnel médical.

Les nomades malades ou encore valides furent tous rapatriés vers le campement de l’expédition. Des tentes supplémentaires furent montées en un temps record afin de les isoler et de tenter de les rétablir.

Hélas, malgré l’ajout d’antiviraux, puis des antibiotiques et une véritable armée de soignants, d’autres néandertaliens passèrent de vie à trépas.

Ratiche fut du nombre ce qui peina tout le monde, tant ce vieil homme était si attachant.

On déplora également l’état de santé d’Œil Gris qui s’était mis à se détériorer.

Il devint difficile de maintenir Gérard, toujours en parfaite santé, calme face à cette hécatombe. Ce dernier était maintenu dans une des tentes d’isolement afin de le protéger du virus.

N’y tenant plus, il avait fini par échapper à la surveillance du personnel soignant pour tâcher de retrouver les membres de sa tribu.

Jean-Charles, ayant reçu l’appel paniqué d’une infirmière, se précipita à la recherche du néandertalien.

Il le trouva assez rapidement.

Gérard s’était glissé dans une tente, pensant certainement y trouver ses compères.
Mais il était tombé sur tout autre chose.

Une longue tablée jonchée des squelettes extraits de la grotte. Sa grotte.

Jean-Charles qui avait fait irruption et comprit l’horreur de la situation, s’approcha prudemment du Néandertal.

Ce dernier s’aperçut de sa présence.

— Gérard, je peux tout t’expliquer… balbutia, désespéré, le paléontologue.

Et comment ? Sombre idiot… Vous ne parlez pas la même langue. se lamenta Jean-Charles.

Il lui sembla qu’on toucherait au comble du ridicule si on parvenait, malgré tout, à lui faire gober que l’équipe était tombée par hasard sur les restes de ses ancêtres.

Pour le Néandertal, il était manifeste qu’on avait délibérément volé les dépouilles et qu’on s’était joué de lui et des siens.

Jean-Charles fut saisi par le regard plein de déception et d’amertume que lui lança ce dernier.

Et puis, ce fut le déluge de rage et de haine. Gérard éructa quelque chose au paléontologue avant de se jeter sur lui et de l’empoigner avec force.

Malgré le fait qu’il fut plus court que lui d’une tête, Jean-Charles fut violemment propulsé avec une facilité déconcertante. Il rencontra dans sa chute une table qui heurta douloureusement ses reins.
Il tenta tant bien que mal de se relever et, se faisant, aperçut le Néandertal jeter au sol l’harmonica qu’il lui avait offert avant de détaler hors de la tente.

Ce geste-là fut bien plus douloureux que la meurtrissure qu’il ressentait aux reins.

La paléontologue finit par se relever difficilement et avec l’aide de Marc et du guide mongol Guraagcha, tenta de remettre la main sur Gérard.

En vain.

Alors qu’il était encore aux trousses du néandertalien et que son affolement atteignait son paroxysme, il se fit interpeller par José.

— Au fait, Jean-Charles, il va falloir se mettre à le rédiger notre papier. Je t’avais promis une bonne place dans la liste des co-auteurs si tu venais, mais ça ne va pas s’écrire tout seul et tu es celui qui a passé le plus de temps avec eux.
— Mais tu m’emmerdes avec ton article. Gérard a disparu ! Il s’est barré !
— Ah bon ? C’est fâcheux. émit d’un ton tranquille le directeur de fouille comme s’il s’agissait d’une broutille.
— C’est tout ce que tu trouves à dire ? Gérard est tombé sur nos squelettes. Il est fou furieux. Il faut absolument le retrouver.
— Ne t’inquiète pas, on va bien finir par te le récupérer ton Gérard. Ce qui compte, c’est notre publication. Tu le sais mieux que personne. « Publish or perish ». rappela doctement José Perez.

Jean-Charles le fixa avec horreur.

— « Publish or perish ». C’est tout à fait ça. fit-il dans un souffle rauque plein d’ironie. Et il est certain qu’avec la monstrueuse publicité que tu as faite sur cette découverte, tu es assuré de publier durant toute ta carrière et même si cela doit se faire au dépend de Gérard, de Ratiche, et toute leur bande. Il t’est égal qu’ils périssent n’est-ce pas ?
— Jean-Charles, tu es trop sentimentale. On sait désormais pourquoi les Néandertales n’ont jamais dominé le monde. Ils sont fragiles. Ils tombent comme des mouches. Tu le vois bien. Leur système immunitaire est défaillant. Ce n’est quand même pas à moi de te rappeler le principe de la sélection naturelle, non ?
— Ils n’ont jamais été en contact avec nous, c’est normal que leurs organismes ne sachent pas se défendre contre nos saletés de virus. Ce n’est quand même pas à moi de te rappeler que les amérindiens sont morts par millions à cause des pathogènes exportés depuis l’Europe ? Et ce sont pourtant des sapiens.
— Ils sont morts surtout parce que les colons les ont zigouillés. Écoute Jean-Charles, tu vois bien qu’on fait le maximum. J’ai fait appel à des médecins, j’ai alerté le monde entier. L’OMS envoie ses meilleurs experts…
— Ils sont quand même en train de crever ! beugla Jean-Charles au bord des larmes. Je t’avais prévenu qu’il ne fallait pas faire de communiqué. Notre petit groupe constituait déjà un risque sanitaire pour eux. Mais c’était plus fort que toi, n’est-ce pas ? Il fallait absolument que tu sois la vedette. Avoues que tu as fait venir CNN pour qu’on reconnaisse de façon irréfutable que c’est toi qui as découvert un groupe de néandertaliens vivants alors qu’on les croyait disparus depuis 30 000 ans.
— Et qu’aurais-tu fait à ma place, Monsieur « le paléontologue intègre et vertueux » ? Tu te serais laissé bouffer par un collègue américain, qui, lui, ne se serait pas gêné de faire venir CNN pour exposer les objets de TA découverte.

La droite de Jean-Charles partit comme un tonnerre et vient écrabouiller avec un crac sinistre l’arrête nasale de l’Espagnol.

— Celle-là, il y avait longtemps que je te la devais. Et pour ta gouverne, ces néandertaliens ne sont pas des « objets » de découverte, mais des êtres humains. Et ils sont tous en train de crever, donc, bientôt, tu n’auras plus d’ « objets » à étudier, pauvre con !

L’Espagnol ne fut pas en mesure de répliquer devant le flot de sang qui lui dégoulinait des narines.

La scène ayant eu lieu non loin des caméras, les reporters s’étaient déjà précipités pour filmer la rixe entre les deux chercheurs français.

Gérard demeura introuvable malgré l’envoi de multiples expéditions lancées à sa recherche.
Dans les jours qui suivirent sa disparition, il y eut d’autres décès ce qui réduisit l’effectif du clan des néandertaliens à quatre malheureux dont Œil Gris.

Face à une telle hécatombe, il fut décidé de rapatrier le plus vite possible les survivants dans le plus grand centre hospitalier d’Oulan-Bator où se pressaient déjà les meilleurs biologistes et médecins du monde entier.

Malgré l’énorme énergie déployée pour tenter de sauver les seuls représentants vivants et connus à ce jour de l’Homme du Néandertal, la petite tribu de l’Arkhangaï fut entièrement décimée en l’espace de trois petites semaines.

À l’annonce du trépas du dernier Néandertal hospitalisé, un choc sans précédent secoua l’ensemble de la communauté internationale.

Des manifestations monstres en soutien à la petite tribu des néandertaliens s’improvisèrent dans toutes les grandes métropoles.

Les gens scandaient à l‘unisson qu’il aurait fallu laisser les Néandertales tranquilles et vivre en paix.

On s’insurgeait sur le fait qu’ils avaient péri à cause de la Mondialisation, de la pollution atmosphérique, voire selon certains complotistes qu’ils auraient été sciemment contaminés par les Illuminati…

Le Secrétaire général des Nations Unis, Ban Ki Moon, s’est dit profondément attristé de la mort des derniers néandertaliens, car, selon lui, c’était toute une part de l’Humanité qui était morte avec eux.

Barack Obama a immédiatement surenchéri en déplorant l’effroyable perte en termes de connaissances scientifiques que ces décès représentent. Il mit l’accent sur la nécessité de protéger et préserver les individus néandertaliens s’il s’avérait que dans le futur, de nouveaux représentants de cette seconde espèce humaine soient découverts.

François Hollande, avec le président mongol à ses côtés, se fendit également d’une allocution émouvante.
Quant à ce dernier, il se déclara extrêmement meurtri d’avoir perdu « treize de ses meilleurs concitoyens » aussi décréta-t-il une semaine de deuil national.

Pour ne pas être en reste, les parlementaires des plus grandes puissances mondiales, l’ONU, l’Union européenne, le parlement chinois, la Knesset communièrent durant une minute de silence « en respect aux représentants de l’autre espèce humaine ».

Jean-Charles avait vaguement suivi tout ce charivari depuis son poste de télévision de sa petite maison à St-Cyr-sur-Mer.

Il n’avait pas attendu de voir se décimer la petite tribu pour plier bagage et quitter la Mongolie.

Malgré les multiples expéditions dignes de véritables chasses à l’homme, Gérard resta introuvable.
Le paléontologue pouvait compter sur ce dernier quant à sa capacité à se rendre invisible. Il connaissait le terrain comme sa poche, ce qui n’était pas le cas de ses poursuivants, y compris des meilleurs guides mongoles.

Gérard était issu d’une longue lignée apte à s’isoler et vivre en parfaite autarcie, loin des agitations des Homo sapiens. C’est cette indépendance qui avait permis leur survie durant 30 000 ans.

Il s’avéra pourtant que la République mongole avait perpétré des massacres des populations nomades parce qu’elles n’adhéraient pas à la politique du Kremlin. Parmi, ses victimes, on retrouva avec surprise des squelettes de néandertaliens dans les fosses communes que des vieux avaient indiquées aux reporters.

Ainsi, il était facile de deviner que les néandertaliens se comptait plutôt en centaines au début du siècle dernier.
Ces treize-là étaient leurs descendants. Des rescapés en somme.

À la lecture de ces dernières révélations qui entrainèrent un tollé dans la communauté internationale, Jean-Charles regretta amèrement que la tribu de Gérard n’ait pas eu la sagesse de s’évaporer après leur première rencontre.

Il se passa une année avant qu’il ne soit contacté par le Directeur de l’Institut d’Étude du Néandertal (I.E.N.), qui venait juste de sortir de terre, à grands renforts de mécènes humanistes et d’aides financières provenant de la Communauté européenne.
Le Directeur proposa au retraité de reprendre du service moyennant un salaire très confortable et un aménagement horaire totalement libre afin d’y travailler sur les dépouilles des néandertaliens de l’Arkhangaï et sur les squelettes.
À sa disposition, il y aurait toute la dernière technologie de pointe et du personnel pour l’assister.

L’homme rajouta sur un ton sirupeux qu’il aurait droit, « cela va sans dire », à un appartement et un véhicule de fonction.

Et pour couronner le tout, cet institut privé était basé à Marseille, non loin d’une calanque où, à ce qu’on lui avait confié, le paléontologue pourrait s’adonner à son activité favorite : la pêche sous-marine.

— Oh, mais je vois que vous y mettez les moyens pour me faire venir…
Ne put s’empêcher de commenter avec ironie l’ex paléontologue.

Après quelques jours de réflexion, il finit par accepter l’offre.

C’est ainsi que le paléontologue s’offrit une nouvelle carrière après une petite retraite.

Il eut, cependant, la mauvaise surprise d’y découvrir José Perez comme nouveau collègue mais il fut très vite rassuré sur le fait que jamais il n’aurait à collaborer avec ce dernier.

En effet, il n’avait pas échappé aux ressources humaines de l’Institut que José Perez était plus apte à opérer des actions de communication lors de conférences ou sur des plateaux de télévision. De même, ce dernier se révéla parfaitement efficace pour y dénicher de nouveaux mécènes extrêmement généreux.

Jean-Charles eut l’impression qu’il était devenu un médecin légiste plutôt qu’un paléontologue. Un légiste qui disséquait et analysait les corps de ses anciens potes.

Il travailla ainsi durant un petit semestre et, chaque jour, il craignait l’appel qui lui communiquerait que Gérard avait été retrouvé.

Ce fut par une belle matinée d’été qu’il reçut ce fameux appel téléphonique.
C’était Marc Fouret, également recruté par l’I.E.N, qui réduisit à néant tout espoir concernant son ami néandertalien.

— J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. lança Marc sans ambages. Je commence par laquelle ?
— La mauvaise.
— On a retrouvé Gérard… Mort.

Le cœur de Jean-Charles se fit lourd et douloureux.

Il reprit tant bien que mal contenance et demanda :
— Il est mort comment ?
— Il a eu une sale mort.
— Je ne connais pas beaucoup de façon de mourir proprement, Marc.
— Il sera le seul néandertalien à ce jour à avoir été poignardé par autre chose qu’une pointe de silex.
— Poignardé ?
— Oui par un gros canif. On a découvert son corps derrière un bar de la ville de Tsetserleg. Il avait bu. Beaucoup trop. Il semblerait qu’il ait été victime d’une bagarre qui ait mal tourné. Tu devrais recevoir le corps à l’Institut dans quelques jours.
— Dans un bar ? Alors, il se serait fondu dans la masse des Sapiens ? fit, incrédule, le paléontologue.
— Il semblerait oui… Et sinon, j’ai une autre nouvelle à t’annoncer… émit Marc avec des trémolos dans la voix. José, toi et moi-même sommes pressentis pour le prix Balzan. lança-t-il tout joyeux.
— Tu sais où tu peux te le foutre ton Balzan ? grogna Jean-Charles avant de raccrocher violemment.

Il reçut effectivement la dépouille bien emballée dans son sac dans la quinzaine qui suivit.
Il lui fut pénible de découvrir le cadavre de Gérard.

Gérard était méconnaissable. Il avait terriblement maigri. Son visage arborait une barbe crasseuse et blanchie, de même que ses cheveux, autrefois, châtains, avaient horriblement pâlit.
Seul avec lui, il ne put s’empêcher de frôler avec tendresse sa joue.

Clément, le jeune stagiaire dont on l’avait affublé, fit son entrée dans la morgue et troubla le recueillement du paléontologue.
Il jeta ensuite un regard amusé sur le corps avant de s’adresser à Jean-Charles.

— C’est parfait, nous en avons de nouveau pour des semaines pour tout disséquer et analyser. Celui-ci a l’air costaud. Si j’ai bien compté, c’est le treizième, non ?

Le ton badin avec lequel il avait dit ça plongea Jean-Charles dans une colère noire. Déjà qu’il ne supportait pas la fatuité de ce petit merdeux, il lui fut particulièrement difficile de se retenir de lui balancer une gifle en plein visage.

Il finit quand même par garder son calme, mais lança au doctorant un regard noir lourd de reproches tout en lui répondant :
— C’est le treizième et, surtout… C’est le dernier.

FIN

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Auteur :

Grande blogueuse devant l’Éternel. Tombée dans WordPress quand elle était pet... Non quand elle a appris que ça ne serait pas du coton pour procréer. On était en 2008... Depuis, elle a eu un Plumeau grâce à une FIV IMSI. Depuis, elle continue d'écrire ici sa vie de maman et d'apprentie écrivaine.

12 commentaires sur « « Le dernier » – chapitre IV – la troisième nouvelle du projet Bradbury »

  1. Bravo!!
    C’est une fin bien triste, mais en même temps, il pouvait sans doute difficilement en être autrement.
    En tout cas, elle est vraiment top ta nouvelle! J’ai eu hâte d’être vendredi ces dernières semaines pour découvrir la suite à chaque fois.
    Bises
    🙂

    1. Je te remercie pour ton retour. En relisant le dernier chapitre, j’ai vu quelques trucs à corriger. Et oui,la fin est triste et en même temps, elle est ouverte. Rien ne dit qu’on n’en trouvera plus des néandertaliens 😉 Qui sait ? un jour je ferais peut-être une suite…

  2. J’aurai aimé en lire tellement plus… Comme Kaymet j’attendais les vendredis avec impatience 🙂
    C’est une super nouvelle que je me suis régalée à lire. J’imagine le boulot pour l’écrire, bravo Plume ! Tu as un vraiment beaucoup de talent.
    Vivement la prochaine 🙂

  3. Bravo! Je crois bien n’avoir jamais laissé de commentaires. Mais là je ne pouvais pas ne pas en laisser. C’était vraiment très bien, un plaisir à lire. Continuez comme ça, quelqu’un finira bien par se rendre compte de votre talent.

  4. Coucou Plume,
    Bravo pour cette nouvelle ! Quelle bonne idée de l avoir scindée en 4 parties , cela nous tient encore plus en haleine. La fin est bien trouvée. Au plaisir de te lire..que ça soit des nouvelles , les aventures du mister plumeau ou autre.

  5. Je n’ai pas pris le temps de commenter plus tôt mais FÉLICITATIONS !!! Cette nouvelle est encore plus top que les précédentes. Et puis j’adore que tu nous introduises tout ça, je visualisais bien Pierre Richard et « l’espagnol » 🙂
    Bon, je reste sur ma faim ! A quand le roman !?
    Bonne continuation. Je viens de voir que tu avais publié la dernière nouvelle alors je vais la lire de suite !

  6. Plume,
    je trouve enfin le temps de rattraper mon retard dans la lecture de tes nouvelles (comme tu pourras le constater, je ne suis qu’au début, il me reste encore la 4, 5 , 6, 7,…!)
    Je te félicite pour cette nouvelle qui m’a tenue en haleine et dont le sujet est très original et intéressant. Je suis bien triste qu’ils aient disparus une nouvelle fois, 30000 ans plus tard ! Et je déteste José ^^
    J’ai hate de lire les autres !

    Bonne journée et bel été
    @pcrassard

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