Publié dans A propos d'écriture

« Le dernier » – chapitre I – la troisième nouvelle du projet Bradbury

Jean-Charles Dolbeau, ancien Directeur de recherche, était ce qu’on appelle communément un type bien conservé pour ses 67 ans.
De haute stature, il avait gardé une certaine sveltesse bien qu’il regrettait un peu de ne rien pouvoir faire contre l’amollissement de sa sangle abdominale.

Sa perpétuelle activité alliée à ce dynamisme hors du commun avait, entre autres, façonné les muscles noueux de ses longs bras.
Cette énergie se reflétait bien entendu dans ses yeux bleus pétillants qui mangeaient son visage tanné et à peine ridé.
Et pour parachever son apparence d’éternel étudiant, il arborait une masse de cheveux lui tombant sur les épaules qui, bien que d’une blancheur virginale, étaient perpétuellement décoiffés.

Oui, son côté bohème et son énergie l’avaient conforté dans le fait qu’il était un soixantenaire encore bien alerte.
Du moins, c’est ce que, naïvement, il pensait avant qu’on ne lui fasse comprendre qu’il était inutile de prolonger son activité au-delà de la limite d’âge des 65 ans. Il fut donc gentiment, mais fermement, prié de prendre sa retraite.

De ce fait, le paléontologue décida qu’il était vain de vouloir prétendre à l’éméritat, ce statut qui permet aux chercheurs de continuer à exercer une activité au sein de l’Université, comme nombre de ses congénères issus du sérail CNRS.

Ce n’était donc pas pour lui les missions dites « de conseil » ni même la rédaction de ses mémoires.
Il n’était pas non plus le genre de type à finir dans son garage à bricoler je-ne-sais-quoi ni à fréquenter le bar PMU du coin.

Non. Ce qui bottait Jean-Charles depuis longtemps, c’était la pêche sous-marine.
Il quitta donc, sans regrets, la région parisienne pour St-Cyr-sur-Mer, s’installa dans une petite maison, puis s’offrit un petit bateau à moteur.

Sur l’agenda de l’ancien chercheur se trouvaient désormais figurer les périodes de pêche autorisées selon l’espèce marine comestible à la place du planning des conférences et des expéditions.
Ses journées étaient désormais gouvernées par la météo marine et non plus par les cours magistraux en amphithéâtre qu’il était tenu d’assurer face à une centaine d’étudiants apathiques aux yeux vitreux.
De même, son vif intérêt pour tout ossement, gravure rupestre ou autre pointe Levallois se retrouva très vite remplacé pour celui, entre autres, des Échinioïdes, autrement appelés oursins.

Et, aujourd’hui, c’était le premier jour autorisé de pêche aux oursins auquel, si c’était couronné de succès, devait suivre une grande oursinade avec ses nouveaux voisins avec qui, il avait sympathisé.

Aussi, alors que de bon matin, il était en train de finir de charger son bateau, fut-il à la fois surpris et irrité de voir sur l’écran de son mobile s’afficher le nom de Marc Fouret.

Surpris, parce que le dernier appel de cet ancien collègue, récemment promu Chargé de recherche, datait de début janvier pour les traditionnels souhaits de bonne année.

« Et surtout la santé ! », soufflé avec son inimitable ton sirupeux.

Irrité, parce que Marc Fouret constituait une des plus grandes déceptions de sa carrière.
Marc avait été son poulain. Celui qui avait fait son doctorat sous sa coupe. Celui qu’il avait appuyé pour sa soutenance. Celui qu’il avait poussé à rédiger puis publier ses travaux largement salués par ses pairs. Cette même reconnaissance qui lui permit de prétendre au poste de Chargé de recherche qu’il occupe actuellement.

Marc, c’était surtout celui en qui Jean-Charles aurait voulu pouvoir compter à son tour, mais qui s’était révélé être un faux-cul ayant lâchement rejoint les rangs du José Perez alias le Matador espagnol.

Ce dernier était l’archétype de la grande gueule dotée d’un énorme charisme et d’une autorité naturelle et, surtout, d’une ambition démesurée alliée à une langue de vipère.

Le Matador réussit son coup : faire tomber Jean-Charles dans la disgrâce.
Le siège du CNRS avait acté le fait qu’il n’était plus apte à diriger l’unité d’archéologie-paléontologie.
Diverses choses lui furent reprochées, mais il n’en retint qu’un seul : il était trop vieux.

Il fut mis dans un placard doré avec un titre ronflant sûrement pour mieux faire passer la pilule.
Durant ses deux dernières années en tant que directeur de recherche hors classe, les expéditions de fouille se firent sans lui. Et forcément, il ne fut pas davantage convié à la rédaction d’articles.

Il ne lui restait plus que les cours en amphithéâtre.

Oui, les cours… C’est déjà bien pour le vieux schnoque…
Avait-il entendu murmurer dans un couloir non loin de ce qui lui faisait office de bureau.

Aussi, le vieux schnoque hésita un moment avant de prendre l’appel.

— Bonjour Jean-Charles, émit Marc Fouret d’un ton mièvre.
— Bonjour Marc, quelle surprise ! répondit-il d’une voix non dénuée d’ironie.
— Je t’appelle depuis la province de l’Arkhangaï… Mais je te dérange peut-être ? Veux-tu que je te rappelle plus tard ? Ça me ferait plaisir de prendre de tes nouvelles.

Prendre de mes nouvelles ? Tu parles !

— Non, tu ne me déranges absolument pas, Marc. Je suppose que tu voulais me souhaiter mon anniversaire…

Le retraité avait bien envie de voir comment son ancien poulain allait se dépêtrer de ce piège parce qu’il savait pertinemment que cette triple buse avait complètement oublié et que l’objet de cet appel concernait sûrement autre chose. Une chose que Marc Fouret allait avoir bien du mal à annoncer et qu’il aurait préféré ne pas avoir à faire.

— Et bien… Enfin… Oui, bien sûr, entres autres choses… Bon, je sais que j’ai un peu de retard, mais mieux vaut tard que jamais, n’est-ce pas, Jean-Charles ? bredouilla le Chargé de recherche, manifestement gêné.

L’ex-paléontologue l’aurait bien torturé encore un peu plus, mais il était avide de connaître l’objet de cet appel, aussi mit-il immédiatement fin à ce petit jeu.

— O.K. Marc. On va arrêter de tourner autour du pot. Je me doute bien que tu n’appelles pas du fin fond de la Mongolie seulement pour me souhaiter mon anniversaire qui date d’il y a trois semaines, soit dit en passant, ni pour prendre de mes nouvelles. Alors, accouche ! éructa-t-il.
— Jean-Charles, est-ce que ça te dirait de venir nous rejoindre.
— En Mongolie ? ironisa-t-il.
— Exactement.
— Mais tu as perdu la tête mon petit Marc. Je suis à la retraite maintenant. J’ai d’autres priorités, vois-tu ? J’ai une pêche d’oursins qui m’attend et si je ne me dépêche pas, quelqu’un d’autre va ramasser ceux que j’ai repérés l’autre jour et aujourd’hui, c’est le premier jour d’autorisation. Alors, même si j’avais très envie d’aller gratter la terre pour sortir un fragment de clavicule, ma maigre retraite ne me permettrait pas un tel voyage…
— Jean-Charles, nous avions bien entendu pensé au problème financier que ce voyage peut représenter pour toi. Tu viendrais en tant qu’expert et c’est la Maison qui paye.
— Quoi ? Mais c’est vachement généreux de votre part à tous. J’imagine que c’est mon cadeau de retraite avec un peu de retard, non ? railla-t-il.
— Jean-Charles, je suis on ne peut plus sérieux…
— Bien sûr que tu es sérieux, triple buse ! aboya Jean-Charles, avant de reprendre. Et l’Espagnol… Il n’en fera pas une jaunisse qu’une partie de son budget Expédition en Mongolie passe pour me payer le voyage ?
— C’est lui-même qui veut te faire venir.

Jean-Charles en resta coi.

LE José Perez, celui par qui, il devait sa chute, souhaitait le faire venir en Mongolie et aux frais de la princesse qui plus est…

— Marc… commença-t-il d’une voix blanche. J’avoue que je ne comprends pas.
— C’est très simple, Jean-Charles. Je vais tout t’expliquer…
— On parle bien du même José Perez ? Le matador aux allures hitlériennes ? Tu ne trouves pas qu’avec une petite moustache et la mèche sur le côté, la ressemblance est frappante ? Surtout au niveau du regard…
— Oui, on parle du même. C’est toujours lui qui dirige. Jean-Charles, tu devrais mettre ta rancœur de côté, maintenant…
— Et… Je viendrais pour expertiser quoi au juste ? le coupa-t-il d’un ton railleur.
— Des squelettes de néandertaliens découverts au fond d’une grotte.
— Des ? Vous avez trouvé plusieurs ossements ?
— Non, Jean-Charles…

Marc, soudain hésitant, s’interrompit quelques instants avant de reprendre.

— Des squelettes… Entiers… Qui ne nécessitent aucune reconstitution. émit-il d’une voix tremblante.

Pour la seconde fois, l’ex-paléontologue en resta muet de stupeur.

Il avait fallu qu’une telle découverte tombe entre les mains du Matador…

Jamais auparavant, dans toute l’histoire de l’archéologie, n’avait été trouvé des squelettes entiers ne nécessitant aucune reconstitution. Ni même un seul.

Au cours de sa carrière de scientifique, Jean-Charles avait élaboré la théorie suivante : en recherche, la découverte, c’est surtout une question de chance plus que de compétence. Et il fallait croire que l’Espagnol avait une chance de cocu.

— Félicitations à vous… Vous le tenez enfin votre « article phare ». fit Jean-Charles d’un ton aigre.
— Jean-Charles, si tu viens, tu es naturellement co-auteur…
— Attends une seconde… Si le Matador me fait venir aux frais de la princesse et accepte que je co-signe un papier, c’est qu’il y a une couille dans le potage. Il est où le piège ?
— Il n’y a pas de piège. C’est juste tellement énorme qu’on veut être sûrs de ne pas se tromper et ne pas prendre ces néandertaliens pour ce qu’ils ne sont pas.
— La datation au carbone 14, elle donne quoi ?

Jean-Charles fut surpris de voir avec quelle rapidité il avait repris les réflexes du directeur de fouille qu’il fut jadis.

— Justement, c’est la datation qui pose problème…
— Explique.
— Au début, on a cru à une erreur. Alors on a fait refaire. Puis refaire encore, et dans plusieurs labos… Jean-Charles… Les squelettes qu’on a trouvés…
— Accouche, bordel !
— Ils sont plus récents que la période néandertalienne.
— Moins 25 000 ans… hasarda l’ex-chercheur, tout en ayant en tête que les dernières traces du Neandertal remontent à minimum 30 000 ans.
— Non… Beaucoup plus récents…
— Moins 20 000 ? Moins 10 000 ?
— D’après les mesures, les squelettes pourraient être nos contemporains. lâcha dans un souffle, Marc Fourrier.
— Quoi ? beugla Jean-Charles, incrédule.
— Alors, tu comprends, il faut vraiment que tu viennes confirmer ou infirmer notre découverte. Tu es celui qui a le plus étudié la morphologie des néandertaliens. Tu es mondialement reconnu.
— J’étais mondialement reconnu… corrigea-t-il avec une pointe d’amertume. Pourquoi moi ? José aurait pu faire appel à d’autres experts en la matière, tout autant reconnus et encore en activité.
— Parce que… Il a dit « Si on se trompe, Jean-Charles sera plus que ravi de fusiller ma carrière sur ce coup, donc il mettra toute son énergie à trouver la moindre faille qui aurait pu nous échapper » et il a aussi dit « Mais si on ne se trompe pas, on pourra être certain qu’on est dans le vrai, car Jean-Charles aura vraiment tout scruté avec une minutie sadique »

Jean-Charles explosa de rire.

— Tu pourras dire à ton Matador, que ce n’est pas faux. Soyons sérieux deux secondes, Marc… Votre grotte a très certainement été polluée par des Homo sapiens et, bien sapiens, à mon humble avis. Après, je ne m’explique pas que vos squelettes aient l’air de néandertaliens. Il faudrait que je les voie, c’est sûr. Se rendre sur place pour crucifier José Perez, c’est, en effet, très tentant comme proposition.
— Il y a encore autre chose… Nous n’avons pas trouvé que des squelettes…

Marc avait dit ça d’une voix hésitante et le timbre était parti dans les aigus, ce qui fit craindre le pire à Jean-Charles sur la révélation à venir.

— Parle. encouragea-t-il.
— On a d’abord cru à une momie. Les conditions climatiques sont particulièrement favorables à la bonne conservation des tissus…
— Quoi ? Une momie ? éructa le retraité.
— Oui, une momie… Marc marqua de nouveau une pause avant de reprendre d’une voix tremblante. Une momie avec des caractéristiques de néandertalien.

Jean-Charles resta muet. Ne sachant plus, tout d’un coup, sur quel pied danser.

— Bon, je crois que vous vous êtes assez foutus de moi, les gars. Arrêtez votre blague tout de suite. émit-il, glacial. J’imagine que tout le monde écoute… C’est un coup du José, c’est ça ? Je vais raccrocher, Marc.
— Attends, non ! Je t’en supplie, ne raccroche pas. implora le jeune Chargé de recherche. Je sais que ça peut paraître dingue, mais ces squelettes, et ce… corps possèdent toutes les caractéristiques du néandertalien et…
— Mais c’est impossible, ta momie de néandertalien aurait plus de 30 000 ans ! explosa Jean-Charles. En 30 000 ans, même avec les meilleures conditions de préservation, tu ne trouverais pas un seul tissu organique ! Les plus vieilles momies trouvées à ce jour ont environ 6 000 ans.
— Bien sûr puisqu’il ne s’agit pas d’une momie. coupa, Marc, irrité à son tour. On a fait appel à un légiste local. Il est formel, selon la dégradation des tissus, ce corps a été enterré il y a moins d’un an. C’est un cadavre avec un crâne très caractéristique du néandertalien sauf que ce crâne a encore un peu de muscle au niveau des mâchoires.
— QUOI ! hurla l’ancien Directeur de recherche au summum de l’incrédulité.
— Jean-Charles. Je vais raccrocher et t’envoyer une photo du corps. Je te rappelle après.

Le mobile devint silencieux.
Durant deux minutes, Jean-Charles resta planté complètement atterré sur le pont de son petit bateau à moteur jusqu’à ce que l’appareil qu’il tenait dans la main se mette à vibrer.
Il ouvrit le message.
Il n’y avait qu’une photo.
Et il eut le choc de sa vie…

Les oursins attendraient. Il fallait absolument qu’il parte.

La suite, au prochain épisode…

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Auteur :

Grande blogueuse devant l’Éternel. Tombée dans WordPress quand elle était pet... Non quand elle a appris que ça ne serait pas du coton pour procréer. On était en 2008... Depuis, elle a eu un Plumeau grâce à une FIV IMSI. Depuis, elle continue d'écrire ici sa vie de maman et d'apprentie écrivaine.

16 commentaires sur « « Le dernier » – chapitre I – la troisième nouvelle du projet Bradbury »

      1. salut plume, j’aime bien le 3ème volet, perso, plus que le 2ème ; j’espère que les vacances continuent mieux qu’elles n’ont commencé ; des bises

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